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Page:Revue des Deux Mondes - 1905 - tome 26.djvu/87

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m’appelle Cheresco : un certain Grumfeld a jugé bon de s’appeler Cheresco, lui aussi. Je le poursuis. Il fait observer au tribunal qu’il écrit Chedesco. Le tribunal lui donne raison et le coquin s’empresse de reprendre mon r sur ses cartes. Et tous les ans la Roumanie s’enrichit d’un nouveau petit Cheresco. Entendez-vous ce morveux qui piaille ? Ça doit en être un ! »

On proposa de se réfugier à la confiserie, et, là, d’autres victimes du sabbat rejoignirent notre groupe. Un propriétaire des environs disait : — Les Juifs sont paresseux : l’an dernier, pendant qu’on battait le blé dans ma ferme, des émigrans juifs qui mouraient de faim arrivèrent. Je les embauchai, et, quand ils eurent mangé, je les mis à la besogne. Deux heures après, ils se plaignirent que l’ouvrage était trop dur et me tirèrent leur révérence. — Oui, fit un médecin, je les crois incapables d’un long effort physique. Et leur faiblesse musculaire les rend plus dangereux encore dans un pays agricole qui manque d’agriculteurs. Au lieu de labourer la terre, ils vivent sur ceux qui la labourent. — Mais aussi, reprit le propriétaire, nos paysans sont des enfans imbéciles. Il leur faut des tuteurs qui les forcent d’assoler, de planter, d’enfoncer la charrue dans un sol qu’ils se contentent d’égratigner … — Et surtout, interrompit le médecin, de semer un autre maïs que ce maïs de rebut qui leur altère le sang. — L’Administration s’en désintéresse ! dit un jeune homme. — Je vous demande pardon, répondit un fonctionnaire de la préfecture : l’Administration plante des arbres le long des routes ; mais les paysans les coupent pour s’en faire des bâtons. — Ils ont bien besoin de bâtons ! s’écria le jeune homme. Comprenez-vous qu’ils rossent quelquefois le notaire, le percepteur, qu’ils rossent leurs femmes, qu’ils se rossent eux-mêmes et qu’ils ne rossent jamais le Juif ! — Je ne sais pas, dit un vieux petit monsieur adonné aux sciences occultes, je ne sais pas si l’on ne pourrait expliquer l’indifférence de nos paysans à l’égard de ceux qui les volent par une espèce de possession magique. Ce sont des gens envoûtés. Le Juif leur jette des sorts et particulièrement à leurs femmes. — Bah ! s’écria le médecin, c’est l’eau-de-vie la grande sorcière !

— Messieurs, dit un ingénieur, permettez-moi de vous conter une histoire. L’année dernière, je gagnais Vaslui, et j’en étais encore à deux bonnes lieues, lorsque, à la porte d’un village, mon cheval s’abattit et mon essieu se cassa. La bête était fourbue ;