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esprit ; les municipaux et sergens de ville sur la place d’armes ont la plus belle tenue. En causant avec un artilleur, je lui dis que les insurgés sont les Prussiens de l’intérieur : « C’est bien pis, monsieur. » Des troupes arrivent de tous côtés, entre autres la garnison de Bitche [1]. — Le chemin de fer de l’Ouest est encombré d’artillerie, je vois défiler de grosses pièces de 12 et de 24, et des quantités de mitrailleuses. Campemens, tentes, chevaux, soldats partout et sur la route jusqu’à Jouy. Versailles entier ressemble au boulevard Montmartre un beau dimanche ; on s’étouffe aux restaurans et aux cafés. — Confiance complète chez tous (les dépêches de Thiers sont exactes, très légèrement chargées en beau). Libon, autrefois optimiste, voit maintenant en noir, et pense qu’on n’aura pas fini avant un mois. Mais il est seul de cette opinion. — Mes amis comptent sur des divisions à Paris, le bruit courait que Delescluze avait coffré tous les autres et s’était proclamé dictateur. J’ai appris sous-main qu’une manœuvre particulière allait jouer pour provoquer à Paris des défections. Les insurgés jouent le jeu extrême, ont arrêté M. Deguerry et l’archevêque, pillé le collège Rollin, demandent le pillage des maisons de Favre, Picard, Thiers (Rochefort, dans le Mot d’ordre). Mais le désordre est grand chez eux. Levasseur, à Neuilly, a rencontré les gardes nationaux bivouaquant depuis quatre jours, sans tentes, sans avoir été relevés. Leurs régimens ont des chassepots, des tabatières, des fusils à piston, de sorte que, lorsqu’on leur envoie des cartouches, celles qui vont aux uns ne vont pas aux autres. S’ils ne se divisent pas, ils pourront tenir assez longtemps, car il faudra beaucoup de grosse artillerie pour prendre les forts, l’enceinte, et fournir par une occupation partielle un point de ralliement aux honnêtes gens.

Demain, je vous conterai au long ma conversation politique avec Guillaume Guizot ; il y a des possibilités de fusion et de légitimité libérale acceptée par les princes d’Orléans.

On sort de Paris, moyennant deux francs pour un laissez-passer ; c’est une mesure fiscale. Un seul chemin de fer fonctionne, le Nord, par ordre des Prussiens. Personne n’a pu me dire avec certitude si M. Thiers a versé les 500 millions aux Prussiens ; — très probablement les titres déposés à la Banque

  1. Bombardée dès le 10 septembre 1870, la petite forteresse de Bitche tint tête aux envahisseurs jusqu’à la paix.