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vide, el j’ai le cœur triste. J’essaie en vain de travailler. J’ébauche en pensée mon futur livre sur la France contemporaine.


A Madame H. Taine.

Mercredi 5, Orsay.

Les lettres manquent toujours : un de mes amis, hier, à Versailles, a vu le bureau encombré ; on nous promet une distribution prochaine, mais qui peut y compter ? Pourvu que les miennes vous arrivent ! On n’ose me l’assurer absolument. Demain, j’irai à Versailles, à pied s’il le faut, plus probablement en voiture ; mon beau-frère me conduira, tout à fait ou jusqu’à Saclé ; je trouverai bien un fiacre pour revenir jusqu’à Jouy. J’irai voir Libon, M. Questel, de Witt.

Toute cette journée encore le canon a grondé, et toute la nuit dernière ; voilà soixante heures que cela dure ; cette après-midi, sur la colline, on entendait surtout des feux de peloton et des mitrailleuses ; il semble que l’affaire est toujours vers Vanves et Châtillon. Selon mes renseignemens, les troupes sont pleines de résolution et d’entrain, les insurgés tirent mal leurs grosses pièces, les soldats ne prennent pas même la peine de se garer, et rient. Mais comment, sans artillerie de siège, prendra-t-on les forts et l’enceinte ? M. Thiers a attaqué, parce que les Prussiens menaçaient d’entrer ; s’ils l’avaient fait, l’Assemblée était à jamais discréditée et la République rouge sanctifiée. On n’emploiera pas la famine, l’arrêt des vivres, car les cent vingt mille furieux de Paris commenceraient par réquisitionner tous les vivres pour eux, et les innocens mourraient de faim. Ils viennent d’ordonner la levée en masse de tous les hommes de dix-sept à trente-cinq ans.

Deux cents mégères de Belleville ont voulu partir hier pour Versailles, le fusil à la main, prétendant que les soldats n’oseraient tirer sur elles : ce sont les folies de 93. Hors de l’équilibre ordinaire, le Français perd la tête ; il ne sait pas supporter l’excès de l’attente, de l’excitation ou du malheur. De là, le 18 mars. Trilhe, qui est ici, et avec qui je partirai demain peut-être pour Versailles, dit que son bataillon, le 9e, passait pour réactionnaire et était appelé le bataillon des bottes vernies. Beaucoup d’hommes de ce bataillon ont été pour les insurgés