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Page:Revue des Deux Mondes - 1905 - tome 26.djvu/75

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exactement le titre, mais qui devait être une harangue militaire. La classe comprenait une soixantaine d’élèves parmi lesquels plusieurs ont marqué depuis : Frédéric Morin, philosophe originaire de Lyon, un des adversaires les plus courageux et les plus éloquens du second Empire ; Emile Keller, qui a été longtemps député du Haut-Rhin ; J. -J. Weiss, l’illustre critique. Je m’appliquai de mon mieux à faire parler le général qui haranguait ses soldats, et je le fis sans doute avec une certaine emphase. Lorsque arriva le jour où le professeur distribue les places, quelle ne fut pas ma surprise en entendant M. Rinn lire tout haut ma composition ! C’était un homme du goût le plus sûr et le plus fin, dans la vraie tradition française, que toute expression exagérée, que toute boursoufflure choquait comme une atteinte à la simplicité forte de notre langue. Le pli ironique de sa bouche donnait à sa critique quelque chose de mordant et d’incisif. A mesure qu’il lisait chacune de mes phrases, sans m’avoir encore nommé, je me sentais rougir, j’aurais voulu disparaître en prévoyant que j’allais servir de risée à mes camarades. Il continuait imperturbablement, soulignant les fautes de goût, faisant ressortir l’impropriété et l’emphase des termes. Il y avait surtout une expression qu’il releva sur le ton de la plus spirituelle ironie. J’avais eu la malencontreuse idée de parler dans ma harangue du casque des combats. Au milieu de l’hilarité générale, M. Rinn demanda ce que cela voulait dire, si les soldats qui allaient se battre, après avoir été harangués par leur chef pouvaient mettre sur leur tête un autre casque que celui des combats. Je crois même qu’il fit une allusion moqueuse au casque des pompiers.

J’attendais à ma place la fin de ce supplice, convaincu qu’au moment où mon nom serait prononcé, les regards de tous mes camarades allaient se porter sur moi pour se moquer de ma mésaventure. Heureusement, la fin du discours apporta quelque adoucissement à mon sort et chatouilla même agréablement mon amour-propre. « Vous voyez combien cette composition est mauvaise, conclut le professeur ; je vous en ai signalé tous les défauts, et cependant elle est encore moins mauvaise que les autres, car je n’hésite pas à lui donner le premier rang. » La sévérité de M. Rinn me rendit ce jour-là le plus grand des services. Je n’avais pas besoin d’être excité, je l’avais été au plus haut point par mon professeur de Metz, M. Gelle, qui nous