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fausseté ou l’enfantillage des opinions courantes. Ses rares discours, prononcés d’une voix superbe, avec un organe souple et fort, étaient des événemens. Il y avait toujours dans ce qu’il disait quelque chose d’inattendu.

Cette tournure d’esprit naturelle chez lui s’était fortifiée, pendant qu’il professait en 1826 un cours de littérature anglaise à l’Athénée de Paris. De sa familiarité avec les essayistes anglais dont il avait été le premier traducteur, il lui restait un fonds d’humour britannique. Comme beaucoup d’auteurs et d’orateurs d’outre-Manche, il aimait à dire, non pas ce qu’on croyait qu’il dirait, mais tout autre chose, à surprendre et à déconcerter le public. Dans la conversation, il était éblouissant par la variété et par l’étendue de ses souvenirs. Je l’ai entendu tenir tête à des généraux de l’Empire et leur apprendre ‘des détails inédits sur leurs propres campagnes. Ses interlocuteurs ne connaissaient guère que les documens français. Il avait sur eux l’avantage de contrôler par les récits des Anglais, des Italiens et des Espagnols, nos documens officiels si souvent frelatés.

Comme chez beaucoup d’Anglais, le sérieux de ses manières cachait une disposition naturelle à la gaîté. Dans certaines circonstances, personne ne riait de meilleur cœur, avec plus d’abandon que lui. Pendant l’hiver, le dimanche soir était son heure de récréation. Il recevait alors très simplement, mais très cordialement, une trentaine de personnes de son intimité : professeurs, magistrats, militaires avec leurs femmes et leurs filles. Il organisait alors un jeu auquel il prenait un plaisir extrême, celui des charades dont il a parlé longuement dans un volume piquant publié chez Hachette.


V

Une fois ma résolution prise de me présenter à l’Ecole normale supérieure, mon père n’hésita pas sur la marche à suivre. Je venais d’avoir seize ans et d’être reçu bachelier, après avoir terminé toutes mes classes au collège de Metz. L’enseignement local ne pouvait plus me servir à rien. J’en avais tiré tout ce qu’il était possible d’en tirer. D’ailleurs, il était extrêmement rare qu’un élève de province, quel que fût son mérite, pût être reçu directement à l’Ecole normale sans avoir passé par les collèges de Paris. Il fut donc décidé que je redoublerais ma