Page:Revue des Deux Mondes - 1905 - tome 26.djvu/70

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


réduit à le tuer en posant le doigt sur sa poitrine et en l’étouffant. Horreur ! voilà le métier que j’ai appris lorsque j’étais enfant et où j’étais devenu maître. Au moment des passages, au commencement de l’automne, nous prenions ainsi des rouges-gorges par douzaines. On les servait rôtis sur des tranches de pain et on les trouvait délicieux.

J’en ai honte aujourd’hui et cependant, par un de ces contrastes qui ne sont pas rares dans la nature humaine, je suis resté chasseur. Je n’éprouve aucune émotion à fracasser les ailes d’une caille, d’un perdreau, d’un faisan. Je m’excuse en me disant que ce n’est pas tout à fait la même chose. De loin on assassine la bête sans la sentir palpiter sous ses doigts, tandis qu’à la sauterelle, c’est le nom qu’on donne aux pièges dans notre pays, on la détache toute sanglante pour l’achever d’un coup de pouce. Souvent le chasseur ne ramasse sa victime que morte, le tendeur est obligé presque toujours de la faire mourir entre ses mains. C’est sans doute un effet de l’atavisme. L’âme du chasseur survit chez moi à toute la sensibilité et à tous les raisonnemens de l’homme civilisé. Toute partie de chasse me rappelle les émotions les plus vives de mon enfance ; l’attente fiévreuse du jour de l’ouverture, le départ à l’aube, la marche lente dans les couverts, à travers les luzernes, les betteraves, les pommes de terre ; la quête du chien d’arrêt qui sent de loin le gibier, son immobilité absolue, la fixité de ses oreilles et de sa queue lorsqu’il arrête définitivement, et d’autres jours, c’est la joyeuse fanfare du chien courant qui lance le lièvre, le renard ou le chevreuil. L’oreille de mon grand-père ne s’y trompait jamais ; à peine les chiens avaient-ils donné de la voix qu’il reconnaissait tout de suite la nature du gibier poursuivi. Il savait aussi très nettement où il fallait se poster pour avoir chance de tirer : tantôt à la sortie du bois, tantôt dans les sentiers où l’animal de chasse avait l’habitude de passer. L’hiver, la feuille tombée, il devinait dans quelle partie profonde de la forêt nous trouverions les sangliers ou les loups.


IV

Mes camarades et moi, nous grandissions ainsi, corrigeant le travail acharné du collège par les intervalles de cette vie en plein air, active, alerte, qui développait nos muscles et fortifiait