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Page:Revue des Deux Mondes - 1905 - tome 26.djvu/695

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a singulièrement coûté pour prendre cette dernière résolution. M. Carron d’un côté, moi de l’autre, nous l’avons entraîné. Sa pauvre âme est encore tout ébranlée de ce coup [1]. »

Lamennais reçut l’onction sacerdotale des mains de Mgr de Beausset-Roquefort, et revint aussitôt à Paris pour célébrer sa première messe dans la chapelle des Feuillantines. Il fut longtemps à la dire, au témoignage d’un témoin oculaire. Pendant la cérémonie, sa pâleur était livide, et son visage, à un certain moment, parut se couvrir d’une sueur froide.

Il semble que l’attitude de Lamennais, après son ordination, ne saurait être mieux comparée qu’à celle d’un cheval sauvage, hôte indompté du désert, qui, surpris dans son repos, se sentirait tout à coup enserré en de multiples entraves : d’abord, il courbe la tête, comme anéanti sous la honte de sa captivité, puis, se raidissant dans un dernier et impuissant effort, il pousse un hennissement terrible, suprême adieu aux vastes solitudes et à la liberté.

Ainsi Lamennais devenu prêtre, mais presque malgré lui, et calculant d’avance toutes « les conséquences des engagemens qu’il venait de contracter, resta, pendant de longs jours, plongé dans une affreuse mélancolie ; il n’écrivait plus, parlait à peine, et fatigué du présent, épouvanté de l’avenir, il se consumait en de stériles regrets. Si aiguë était sa souffrance que sa santé s’altéra : son front se faisait plus pâle, ses joues plus creuses, et ses forces allaient s’épuisant si rapidement que l’on conçut pour sa vie même les plus vives inquiétudes. Vainement ses funestes conseillers essayèrent-ils de l’arrachera cet état de prostration. Leurs exhortations irritaient sa douleur au lieu de l’apaiser. Quelques reproches maladroits, certaines instances trop vives eurent pour résultat de faire éclater l’angoisse de son âme, et le 25 juin, trois mois à peine après l’ordination, il adressait à son frère cette lettre si fameuse : « Quoique M. Carron m’ait plusieurs fois recommandé de me taire sur mes sentimens, je crois pouvoir et devoir m’expliquer avec toi une fois pour toutes. Je suis et ne puis qu’être désormais extraordinairement malheureux. Qu’on raisonne là-dessus tant qu’on voudra, qu’on s’alambique l’esprit pour me prouver qu’il n’en est rien, ou qu’il ne tient qu’à moi qu’il en soit autrement, il n’est pas fort difficile de croire

  1. De Courcy, Lettres inédites de J. -M. et de F. de Lamennais.