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inconstant des hommes, et le plus obstiné. Il cédait, en cette occasion, à l’impression du moment dont il ne sut jamais se rendre maître et dans laquelle il faut chercher, peut-être, la cause déterminante de certains reviremens brusques et inattendus qu’on lui a tant reprochés. Le désir d’associer définitivement son existence à celle de l’abbé Carron fit renaître dans l’esprit de Lamennais un projet qu’on aurait pu croire tout à fait abandonné, et remit en question sa vocation ecclésiastique. Mais en même temps se réveillèrent et ces vives appréhensions et ces intimes répugnances qui, six ans auparavant, avaient tout arrêté. Un attrait puissant, toutes ses lettres en font foi, le rappelait à la Chesnaie, et l’engageait à s’y fixer pour toujours. Passer ses journées, selon la saison, tantôt au milieu des bois en compagnie de ses rêves, tantôt près d’un bon feu en tête à tête avec ses livres ; méditer, écrire, donner de temps en temps un libre essor aux idées qui se pressaient et bouillonnaient dans son cerveau, voilà ce qui, lorsqu’il s’interrogeait lui-même, lui semblait être sa véritable vocation. Mais l’exemple d’une existence bien différente troublait sa conscience ; et à voir le bon vieillard qu’il appelait « son père » se dépenser chaque jour en des œuvres de charité et de zèle, il n’osait s’arrêter pour lui-même au plan d’une vie toute de fantaisie, sans obligations, sans devoirs, et par conséquent sans utilité.

Indécis plus que jamais, mais craignant de rentrer en France sans avoir rien résolu, le disciple de l’abbé Carron s’ouvrit à celui-ci de ses perplexités, et le fit sans réserve arbitre de son sort. Une si complète abdication de soi a de quoi surprendre chez un homme de trente-trois ans, naturellement vif, peu maniable, et fort épris de sa liberté. Mais il faut se souvenir qu’en raison de sa complexion délicate et nerveuse à l’excès, Lamennais fut sujet pendant toute sa vie à des troubles physiologiques qui s’accompagnaient d’ordinaire d’une forte dépression morale. La lettre qu’on va lire montrera suffisamment jusqu’à quel point, dans ces heures de crise, il se laissait envahir par les plus noirs pressentimens et s’abandonnait lui-même.

« Si je n’écoutais que mon goût, il me conduirait dans nos bois recto itinere. C’est toujours là, qu’après ses longues et fatigantes courses, mon imagination vient se reposer. Mais que la volonté de Dieu se fasse ! Peu importe, après tout, comment se passe le peu qui me reste de vie. Je crains qu’on ne se trompe