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cette nouvelle victoire. « Féli, écrivait-il, est pieux comme un ange. Son âme est toute ardente de foi et d’amour, il se perd et s’abyme en Dieu [1]. » Et en effet toute la correspondance de Lamennais à cette époque n’est guère autre chose que l’expansion d’une piété qui s’exalte sans mesure, et se traduit dans un langage passionné. Possédé par un sentiment violent et exclusif, le jeune clerc ne trouve pas que ce soit assez d’avoir renoncé à toutes les joies et à toutes les ambitions du monde ; il veut pousser plus loin son sacrifice, et immoler jusqu’à l’instinct le plus profond peut-être et le plus indestructible de sa nature : celui qui le porte à écrire. Il a comme une sorte de repentir de ses premiers essais, « de ces tristes et contentieuses brochures qui ne savent que flétrir et dessécher l’âme. » L’idée de reprendre la plume lui apparaît comme une suggestion de l’amour-propre, « qui n’est jamais satisfait qu’à demi, et renaît sous le couteau [2]. » Ni son esprit, ni son cœur ne doivent avoir d’autre objet que l’amour divin. « Oh ! qui me donnera, écrit-il à son ami Brute, de pénétrer comme vous dans cette nuée de la foi où disparaissent les vains fantômes de l’amour-propre et de l’imagination ! Qui répandra sur mes lèvres avides quelques gouttes de ces eaux pures et vivifiantes qui jaillissent de la fontaine d’amour ! O douce fontaine ! fontaine de joies, de délices et de paix ; je t’aperçois de loin, comme au travers d’un nuage ; et mon cœur, malgré sa misère, s’épuise de désirs et défaille dans l’ardeur de se plonger et de se perdre à jamais dans tes ravissantes profondeurs [3]. »

Ces lignes rappellent, par l’exagération des sentimens aussi bien que par le style, certaines pages de la jeunesse de George Sand. Des élans de cette nature ne doivent pas être pris trop à la lettre. On aurait pu croire qu’à celui qui exprimait de telles ardeurs, il tardait de poursuivre à grands pas la voie dans laquelle il venait d’entrer. De fait, il en était tout autrement ; et quand, à l’expiration du délai canonique, vint, pour le récent tonsuré le moment de recevoir les ordres mineurs, il se déroba. On ne lui demandait pas cependant un engagement irrévocable. Mais déjà sa vocation lui paraissait douteuse et, avant de passer outre, il exigea un nouveau délai.

  1. A. Roussel, Lamennais, d’après des documens inédits.
  2. De Courcy, Lettres inédites de J. -M. et de F. de Lamennais, passim.
  3. A. Roussel, Lamennais, d’après des documens inédits.