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complaisance une proposition tendant à ce qu’il s’installât à Versailles et tout en déclarant « que ce serait avec regret qu’il verrait l’anéantissement de cet ensemble de chefs-d’œuvre, » le Directoire n’hésita point à faire du château de Versailles une annexe de l’hôtel des Invalides ; des centaines de vétérans furent casernes dans les anciens appartemens du Roi, des princes, des ministres. C’est d’eux que par le Chateaubriand dans le Génie du Christianisme : « Un siècle s’est à peine écoulé, disait-il, et ces bosquets qui retentissaient du bruit des fêtes ne sont plus animés que du bruit de la cigale et du rossignol. Ce palais qui, lui seul, est comme une grande ville, ces escaliers de marbre qui semblent monter dans les nues, ces statues, ces bassins, ces bois, sont maintenant croulans et couverts de mousse ou desséchés ou abattus. La noble misère du guerrier succède à la magnificence des cours ; des tableaux de miracles y remplacent de profanes peintures… Il est beau que les ruines du palais de Louis XIV servent d’abri aux ruines de l’armée, des arts et de la religion. »

Les habitans de Versailles, eux, se montrèrent infiniment moins enthousiastes que Chateaubriand de la présence de ces hôtes qui, en quelques mois, contribuèrent à dévaster le château, bien plus que n’avait fait la période révolutionnaire. Enfin, les invalides s’en allèrent, et, après la proclamation de l’Empire, on put croire, un moment, que Versailles, — qui, écrivait un poète officiel, aspirait à devenir, « de la veuve des rois l’épouse d’un héros, » — allait ressusciter sous la main du nouveau César. La muse classique se remit à chanter « ces vieux parcs dont Le Nôtre inventa l’ordonnance » et, avec plus de lyrisme encore, Fontanes rima :

Versaille étale au loin sa grandeur désolée.
Que d’un siècle immortel la grandeur y renaisse…
Beau siècle, est-on Français, quand on t’ose insulter ?

Malgré ces lyriques objurgations, Napoléon ne goûta jamais beaucoup Versailles, qu’il appelait, on ne sait trop pourquoi, « une ville bâtarde. » Peut-être était-elle, à ses yeux, entachée d’un tort analogue à celui qu’avait eu le Louvre à ceux de Louis XIV ; elle portait, trop profonde, l’empreinte du Grand Roi pour que l’Empereur conçût l’espérance d’y substituer suffisamment la sienne.