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Page:Revue des Deux Mondes - 1905 - tome 26.djvu/63

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société messine, depuis les plus humbles jusqu’aux plus élevés. Sous le gouvernement de Juillet, l’Etat seul donnait l’enseignement. Il n’y avait donc aucune institution qui pût faire concurrence au collège. Tous les enfans du pays, fils de gentilshommes, fils d’officiers, fils de riches bourgeois, de petits commerçans, de boutiquiers ou de cultivateurs, boursiers sans fortune, étaient élevés ensemble. On peut dire que leur réunion représentait les différens aspects de la population tout entière. Dans leurs relations de tous les jours ils apportaient naturellement l’esprit de leurs parens, esprit large et libéral. Les catholiques coudoyaient les protestans et les israélites. Les enfans des millionnaires vivaient dans l’intimité des pauvres diables dont les parens gagnaient leur pain à la sueur de leur front. Ils se querellaient, bien entendu, ils se battaient même quelquefois, mais jamais par esprit de caste. L’égalité et la cordialité régnaient entre eux. Je n’ai guère entendu reprocher à un juif sa religion, à un fils de fripier le commerce de son père.

Une classe de lycée était un observatoire bien modeste, mais d’où l’on avait vue sur tout le pays. Nulle part on n’aurait trouvé un champ d’observation plus étendu. La maison paternelle m’offrait aussi un théâtre instructif et plein d’intérêt. Ici, j’en demande pardon au lecteur, mais je suis obligé d’entrer dans quelques détails personnels sans lesquels mon récit resterait incomplet. Mon père, ancien élève de l’École normale supérieure, ancien professeur de rhétorique au lycée de Lyon, avait été nommé en 1835 recteur de l’Académie de Metz par M. Villemain, son ancien maître. Chez lui se réunissaient le monde universitaire, les autorités, un certain nombre d’habitans de la ville et d’officiers. J’ai rarement vu une société plus tolérante, d’esprit plus ouvert et plus conciliant. L’aumônier du lycée y voisinait avec le juif Salomon Hirsch, professeur d’anglais, beau-père du poète Eugène Manuel. Des libres penseurs, des voltairiens s’entendaient à merveille avec des catholiques convaincus, avec des membres de la Société de Saint-Vincent-de-Paul.

Mon père y donnait le ton par sa manière de voir tout à fait éclectique, peut-être aussi un peu par les contrastes qu’il réunissait en sa personne. Descendant direct d’une des plus anciennes et des plus nobles familles du Maine ; petit-fils du vidame de Vassé, maréchal de camp des armées du Roi, gouverneur de Plessis-les-Tours, il avait, comme son père lui en avait donné