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Page:Revue des Deux Mondes - 1905 - tome 26.djvu/588

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des craintes qu’inspire et des perturbations effectives qu’amène dans l’industrie chinoise l’introduction du progrès occidental. Il visitait au fin fond de la Chine, à mille lieues de la mer, dans le Setchouen, les salines de Tse-liou-tsin, qui font vivre, dit-il, une population de deux à trois cent mille âmes, tandis que trois ou quatre usines à vapeur, disposant d’un personnel relativement peu nombreux, produiraient aisément la même somme de travail. L’un des propriétaires de mines lui conta lui-même l’aventure suivante : « Ce Setchouanais avait habité Canton, et, durant un séjour de plusieurs années dans les provinces du littoral, avait eu l’occasion de se familiariser avec les innovations européennes. Il résolut de les appliquer à son industrie, fit venir et mit en place, à très grands frais, un matériel perfectionné, des pompes à vapeur. L’expérience réussit au-delà de tout espoir. Le puits, pourvu de cette machinerie, débitait un volume d’eau extraordinaire. Par malheur, au même moment, dans les puits voisins le niveau baissait de façon inquiétante. Les propriétaires lésés se rendirent chez leur trop heureux concurrent et lui signifièrent, avec les formes les plus courtoises, mais d’un ton très ferme, que cet état de choses ne pouvait durer davantage. En toute justice ne devait-il pas renoncer à décupler sa fortune au détriment d’autrui et se contenter, comme autrefois, d’un bénéfice honnête, sinon démesurément élevé ? Reconnaître son erreur est le fait du sage : de la sorte il vivrait en paix, estimé de tous ; il s’éviterait des remords de conscience… et mille désagrémens. Ces représentations amicales produisirent leur effet. Les machines furent démontées, mises au rebut, l’exploitation reprise suivant les procédés anciens, avec les treuils de bois, les buffles, les câbles en bambou. Le plus curieux, c’est que le bonhomme ne récriminait point, semblait prendre les choses avec une philosophie parfaite. « Au bout du compte, déclarait-il en terminant, mes voisins étaient dans leur droit : ma mécanique menaçait de tarir leurs puits. »

L’histoire est éminemment instructive. Elle montre les difficultés qui s’opposent à une rénovation des modes de production traditionnels. D’ailleurs, les Chinois, gens intelligens certes, mais plus encore gens d’habitudes et d’habitudes héréditaires, façonnés à certaines méthodes séculaires de travail qu’ils ont apprises dès leur tendre enfance, non seulement ne veulent pas les changer, mais y parviennent difficilement. S’agit-il d’apprendre un métier