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Au Temps passé


Beaucoup de choses s’estompent déjà dans le lointain de ma mémoire. Avant que tout s’efface, je voudrais rassembler quelques souvenirs, non pour la satisfaction de parler de moi, mais pour faire revivre les traits essentiels d’une société aujourd’hui presque disparue. Quelle était, il y a trois quarts de siècle, sous le gouvernement de Juillet, la vie provinciale d’une partie de la France ? J’ai pu l’observer de très près, sur la frontière de l’Est, dans une ville de guerre toute pénétrée des traditions françaises, où le voisinage même de l’étranger donnait plus de force encore au sentiment national. Je ne prétends pas généraliser outre mesure. La généralisation, dont Renan avait justement horreur, est le pire des procédés historiques. La vérité se compose de nuances, de retouches, et non d’absolu. Je ne dirai donc pas que ce qui se passait à Metz, ma patrie, se passât exactement de même ailleurs. Il y avait certainement des différences. Mais un fonds commun d’idées et de manières de sentir subsistait un peu partout.


I

En première ligne le souvenir toujours vivant de l’Empire, de ses gloires et de ses malheurs, — surtout de ses gloires. Ni la retraite de Russie, ni la journée de Leipzig, ni même Waterloo n’avaient ébranlé la confiance générale du peuple français dans le génie de l’homme et dans la supériorité des armes françaises.