Page:Revue des Deux Mondes - 1905 - tome 26.djvu/557

Cette page n’a pas encore été corrigée


champs se dépouilla de tout charme à ses yeux, et la vie familiale ne lui parut plus supportable. « Je vois par votre dernière lettre, lui écrit le 4 décembre son confident d’Alembert, que Champrond ne vous a pas guérie ; vous me paraissez avoir l’âme triste jusqu’à la mort… Vous vous déplaisiez à Paris, reprend-il peu de jours après, vous avez cru que vous vous trouveriez mieux à Champrond ; vous y avez été, et vous vous y êtes ennuyée… » Ces lignes ne l’y trouvèrent plus ; déjà elle était partie pour Mâcon, où elle logea chez l’évêque de la ville, du Lort de Sérignan de Valras, « un très bon ami, écrit-elle, et dont je suis on ne peut plus contente, à ses colères près, qui nuisent beaucoup à la conversation. Il prétend que c’est moi qui m’emporte. Tout cela ne fait rien, quand on finit par être d’accord. » De là comme de Champrond, la marquise entretenait une correspondance assidue avec Julie de Lespinasse, et le fameux projet revenait fréquemment sur l’eau.


VII

Le séjour de Julie à Lyon est l’une des phases les plus obscures de son histoire. On ne peut même déterminer, malgré toutes les recherches, sur quel couvent tomba son choix. Il paraît vraisemblable que, dans les premiers temps, cette vie tranquille ne dut pas lui déplaire ; cette conjecture se fonde sur l’hésitation qu’elle éprouve à quitter sa retraite, quand, au printemps suivant, la marquise du Deffand vient lui rendre visite et réitère ses offres. Ces entretiens eurent lieu dès le début d’avril ; la marquise fut dix jours à Lyon ; Julie, de tout ce temps, ne bougea de chez elle : « Elle arrivait chez moi à onze heures du matin, et ne me quittait qu’à six heures du soir, qui était l’heure où il fallait rentrer dans son couvent. » L’affaire, dans ces longs tête-à-tête, fut discutée à fond, examinée sous toutes ses faces. La marquise, avec loyauté, ne cacha rien à la jeune fille des mécomptes, des contrariétés probables de son arrivée à Paris : les curiosités indiscrètes, les « commentaires impertinens, » dont elle serait l’objet, l’ennui qu’elle éprouverait sans doute à se voir transplantée dans un milieu où tout serait nouveau pour elle, les gens, le ton, les habitudes. Elle lui dit aussi les moyens qu’elle comptait employer, pour atténuer, autant qu’il lui serait possible, les inconvéniens redoutés. Ce fut avec la même franchise qu’elle