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beaucoup d’esprit, lui écrit-elle au départ de Champrond ; vous avez de la gaieté, vous êtes capable de sentimens ; avec toutes ces qualités, vous serez charmante, tant que vous vous laisserez aller à votre naturel, et que vous serez sans prétention et sans entortillage. » Aussi l’exhorte-t-elle à garder précieusement ce qui fait, lui dit-elle, le charme et la parure de la jeunesse, « la naïveté, » la simplicité sans apprêt, cette transparence de l’âme qui fait qu’on lit en elle comme à travers un pur cristal.

Sans doute, dès lors, sent-elle confusément que, si elle peut jamais lier à sa destinée ce jeune être tout débordant de vie et de tendresse, ce sera le meilleur remède au mal chronique qui la dévore, l’ennui, l’ennui cruel contre lequel elle lutte sans trêve et sans succès, comme tant d’autres femmes de son siècle. Non cet ennui léger, vulgaire et facile à combattre, qui provient du désœuvrement, de l’inactivité, volontaire ou forcée, du corps ou de l’esprit, mais cet ennui profond causé par le désert du cœur, par l’amertume, le goût de cendre que laissent après eux les plaisirs, par le désenchantement d’une existence sans idéal, sans croyance et sans dévouement ; l’ennui qui fait, non pas qu’on murmure ou qu’on bâille, mais qu’on pleure et qu’on désespère, et qu’on en arrive à penser, comme Mme du Deffand, qu’il n’y a dans la vie qu’un seul vrai malheur, qui est « d’être né. » C’est cet état d’esprit que refusent de comprendre, malgré toute leur intelligence, ses amis, fût-ce les plus illustres. N’est-ce pas Voltaire qui, pris pour confident de ses tristesses, s’efforce à la relever en ces termes : « Je chercherai, madame, tout ce qui pourra vous amuser, car c’est à l’amusement qu’il en faut toujours revenir… Oh ne peut guère rester sérieusement avec soi-même. Si la nature ne nous avait faits un peu frivoles, nous serions très malheureux ; c’est parce qu’on est frivole que la plupart des gens ne se pendent pas. » Ce langage est celui de tous ceux qui l’entourent ; aussi, avec quel sourire d’ironie accueille-t-elle des consolations, qui sont, dit-elle, « pour la santé de l’âme, ce que sont les infusions de tilleul, de camomille, de bouillon-blanc, pour la santé du corps, et ce qu’est aussi l’eau bénite contre les tentations du diable. » Et combien l’on excuse la dédaigneuse froideur avec laquelle elle juge la plupart de ses commensaux : « Je vis avec plusieurs personnes aimables, qui ont de l’humanité et de la compassion. Il en résulte l’apparence de l’amitié, je m’en contente. »