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magistrat mondain et lettré d’autrefois, parleur ; disert, écrivain élégant et nourri du bon suc classique, prêt à passer, comme en se jouant, d’une grave œuvre historique au scénario léger d’un ballet d’opéra et d’un rondeau galant aux vers pompeux d’une tragédie, Sérieux sans pédantisme, badin sans frivolité, grivois sans grossièreté, viveur sans libertinage, délicat dans tous ses plaisirs, fin connaisseur en vins et en cuisine, honnête homme en un mot, dans l’ancienne acception du terme, et toujours « parfaitement aimable. » Dans les milieux variés où s’écoulait son existence, à la Cour comme dans les salons, au Parlement comme à l’Académie [1], dans les coulisses de l’Opéra ou le boudoir d’une jolie femme, partout il était à son aise et partout à sa place. L’excellent duc de Luynes parle du président avec une admiration sans limite : « C’est l’homme du monde qui sait le plus dans tous les genres, au moins dans les genres agréables et utiles à la société… » Le caustique d’Argenson ne mêle qu’une goutte d’acide au miel de ses éloges : « Il a de l’esprit, des grâces, de la délicatesse et de la finesse. Il cultive avec succès la musique, la poésie et la littérature légère. Il n’est jamais ni fort, ni élevé, ni fade, ni plat. »

Si les hommes l’appréciaient ainsi, quel n’était pas son succès auprès des femmes ! Toutes raffolaient de lui ; rarement il se montrait cruel. Discret d’ailleurs, d’humeur indulgente et douce, capable d’amitié, peut-être de tendresse, et de passion jamais ; l’amant idéal, comme on voit, pour une femme de trente ans, quelque peu décriée pour les écarts de sa jeunesse, qui cherchait avant tout un aimable et sûr compagnon, un répondant contre la médisance, un guide et un soutien dans la route, toujours difficile, qui mène de la jeunesse à la maturité. Hénault fut tout cela pour Mme du Deffand ; entrée dans cette liaison par calcul et par bienséance, elle y retrouva vite la considération perdue ; et ce fut le terrain solide où elle reconstruisit tout l’édifice de sa carrière. Elle sut d’ailleurs lui rendre en agrémens ce qu’elle recevait en services ; elle apporta dans sa lassitude de blasé le piquant, l’imprévu, le pétillement de son esprit ; elle fut la distraction de ses- heures de loisir, l’incomparable attrait de ses fameux soupers. Quelles que soient, par instans, la tyrannie de sa maîtresse, les exigences de sa changeante humeur, Hénault

  1. Hénault avait été élu membre de l’Académie française en 1723.