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description détaillée, qui date de 1735 [1], permet de se représenter assez exactement la demeure où Julie de Lespinasse vécut quatre années de son existence. C’était une « maison forte » plutôt qu’une habitation de plaisance, composée d’« une grosse tour carrée, » que flanquaient à droite et à gauche deux vastes pavillons, et cernée de fossés profonds qu’on passait sur un pont-levis. Deux grandes terrasses « l’une du côté de bise et l’autre de midi, » un parterre, une volière d’oiseaux, un ruisseau serpentant dans le parc, auprès du château, et de longues « allées en charmilles, » dont l’une menait à une antique chapelle, adoucissaient le sévère aspect de l’endroit. Bien que la fortune des châtelains paraisse avoir été médiocre, leur train comprenait cependant le personnel nombreux alors jugé indispensable à tout ce qui faisait figure de gentilhomme : un aumônier, un régisseur, un maître d’hôtel, deux cuisiniers, quatre laquais, un cocher et deux postillons, outre « deux secrétaires et une sous-gouvernante. » Quant au luxe du mobilier, on en peut juger par ce fait que la vente qu’on en fit par adjudication, en 1793, dura pendant un mois entier et produisit la somme, importante pour l’époque, de 48 000 livres.

Les hôtes habituels du château, lors de l’arrivée de Julie, se limitaient au comte et à la comtesse de Vichy et aux enfans issus de leur mariage. Gaspard, robuste encore malgré ses cinquante-trois ans bien sonnés, retiré du service avec le grade de maréchal de camp, gérait son domaine familial avec la raideur impérieuse et l’âpre minutie qu’il apportait en tout, et ne quittait guère cette besogne que pour aller, de loin en loin, à Paris rendre visite à sa sœur, Mme du Deffand, dont il convoitait l’héritage. Sa femme, intelligente, instruite, mais dominée par un époux beaucoup plus âgé qu’elle et devant lequel elle tremblait, se consacrait exclusivement à élever ses enfans, qui absorbaient toutes ses pensées. Elle en était, à cette époque, à sa troisième grossesse ; et le 20 mai 1748, six semaines après la mort de la comtesse d’Albon, elle donnait le jour à une fille, qui reçut le nom d’Anne-Camille, et qui paraît être morte en bas âge. De ses deux premiers-nés, l’un, Abel-Marie-Glaude, entrait alors dans sa neuvième année ; le cadet, Alexandre-Mariette, était de trois ans plus jeune. De ce dernier il n’y a que peu de chose à dire : d’humeur sauvage et

  1. Arch. départ, de Mâcon. — E 603, n° 14.