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qui ne servent qu’à enflammer la passion. Mais il n’y avait rien qui lui fût plus indifférent que la décence et l’honneur, et l’on aurait grand’peine à dire ce qu’elle tenait le moins à ménager de sa réputation ou de sa fortune. Elle cédait à ses désirs avec si peu de retenue qu’il lui était arrivé de s’offrir aux hommes plus souvent que d’être sollicitée par eux. Depuis longtemps déjà elle s’était habituée à manquer à sa parole, à nier avec serment une dette contractée, à se faire complice de quelque meurtre : la débauche et la gêne l’avaient précipitée jusqu’au fond de l’abîme. Et pourtant son esprit ne manquait pas d’agrément ; elle faisait des vers, sa conversation était piquante, elle savait se servir à l’occasion d’un langage modeste, tendre ou provocant : en un mot, c’était une femme pleine d’enjouement et de grâce. » Dans ce portrait où les contraires se heurtent, on retrouve à la fois les deux Salluste que nous connaissons : celui des premières années, quand il combattait sur le Forum les partisans des institutions anciennes, et qu’étant l’amant de la femme de Milon, qui, sans doute, ne valait guère mieux que Sempronia, il devait être disposé à plus d’indulgence pour elle ; et le Salluste vieilli, qui s’était fait le prôneur des vertus antiques, ou, comme le disait un de ses ennemis, « le censeur impitoyable des vices des autres. » Sans prétendre que la sévérité du moraliste repentant soit imméritée, il me semble qu’il y a autre chose dans ce qu’il reproche à Sempronia et à celles qui lui ressemblaient que les emportemens d’une nature passionnée. Peut-être faut-il y voir aussi la révolte de femmes éprises d’émancipation, et qui cherchaient à opposer un idéal nouveau à celui de la matrone d’autrefois. Leur dessein est de conquérir toutes les attributions que d’injustes préjugés réservent ordinairement aux hommes. C’est un programme qui ne nous est pas inconnu. Elles veulent recevoir la même éducation, participer aux mêmes connaissances, jouir des mêmes libertés. Quand elles ont de l’esprit, elles croient avoir le droit de le montrer ; elles ne pensent pas que la modestie de leur sexe leur fasse un devoir de se taire en société et de retenir le bon mot qui leur vient sur les lèvres. Elles ont des amans, comme leurs maris ont des maîtresses, et ne se croient pas tenues d’en faire un mystère. On a vu du reste que le ménage de Sempronia n’en paraît pas fort troublé, et peut-être faut-il attribuer à la facilité du divorce cette tolérance réciproque : on s’accommode plus aisément d’une situation quand on sait qu’on pourra