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gravures sur bois, — c’est-à-dire, en somme, des illustrations de livres, — Dürer aurait été en peine de gagner sa vie. Le « gentilhomme » qu’il avait rêvé d’être se voyait réduit à d’humbles besognes, où il mettait du reste le génie que l’on sait, mais qui ne devaient pas moins lui peser, par instans, en comparaison des ambitions magnifiques dont il était rempli.

C’est alors que se produisit l’événement principal de sa carrière d’artiste, un coup de soleil qui, providentiellement, vint lui réchauffer l’esprit et le cœur. Aux derniers mois de l’année 1505, la colonie allemande de Venise l’invita dans cette ville, pour décorer d’un tableau sa petite église Saint-Barthélémy. Pendant près de deux ans, Dürer demeura à Venise, se repaissant de lumière divine et humaine, chéri des artistes, honoré des seigneurs et de tout le peuple, admis enfin à connaître les seuls plaisirs dont il était curieux. Ses lettres de Venise à Pirkheimer sont littéralement folles, débordantes de jeunesse et de gaité triomphante. Il rit, il se moque, il goûte un bonheur d’enfant à étaler devant son ami son « manteau français » et les complimens qu’il reçoit de tous. Pour la première fois, il a pleine conscience d’être un grand peintre : et, vraiment, il l’est. Au spectacle d’un art tout imprégné de beauté sensuelle, mais plus encore sous l’influence d’un milieu tout imprégné d’art, sa vue s’ouvre à un monde que jusque-là elle n’avait fait qu’entrevoir, son goût se développe et se fixe, son inquiète pensée consent, par miracle, à se reposer. Les œuvres qu’il peint, non seulement à Venise, mais durant les années, qui suivent son retour, les deux Vierges de Prague, l’Adam et Eve de Madrid, la Trinité de Vienne, le petit Christ en croix de Dresde, la Jeune Femme de Berlin, ce sont des morceaux d’une maîtrise parfaite, simples et délicats, émouvans et charmans, riches de musique allemande et de grâce italienne. Il avoue ingénument à son ami, dans une de ses lettres, « qu’il n’y a pas à Venise de Vierges meilleures que les siennes : » il n’y en a pas du moins qui nous touchent plus à fond, qui, en ravissant nos yeux, chantent mieux dans nos cœurs. Et d’autant plus nous frémissons avec lui d’un regret envieux lorsque, dans sa dernière lettre, il s’écrie, après avoir annoncé son prochain retour : « Oh ! combien je vais geler, là-bas, combien va me manquer le soleil de Venise ! Ici, je suis un seigneur ; là-bas, un va-nu-pieds ! »

Hélas ! oui, il allait « geler, » à Nuremberg, et plus cruellement qu’il ne le craignait : comme si sa mauvaise chance avait voulu que, à chacun de ses retours, il trouvât la température de sa ville natale encore refroidie. Au pédantesque humanisme des premières années du