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retour à Nuremberg ne sont pour lui qu’une suite incessante de tâtonnemens, vigoureux et saccadés : soit que, dans son admirable Hercule du musée de Nuremberg, il essaie de réaliser la grandeur discrète de l’idéal classique, ou que, dans son portrait de Madrid, il cherche à retrouver l’élégante et lumineuse harmonie des maîtres vénitiens, ou encore qu’il se reprenne à poursuivre, en la relevant de son fort génie, l’honnête manière nurembergeoise des Pleydenwurf et des Wolgemut, notamment dans une série de portraits de Weimar et de Cassel, et dans la grande Pieta du musée de Munich.

Comme Raphaël, comme Titien, comme Rembrandt, comme tous les grands chercheurs de beauté, toute œuvre nouvelle qui se montre à lui l’émeut aussitôt au plus intime de son cœur, l’ébranle dans les principes où il se croit fixé, le contraint à modifier son idéal esthétique. Lorsque, vers l’an 1500, le sec et bizarre Jacopo Barbari vient demeurer à Nuremberg, tout de suite Dürer s’attache à lui, l’imite, lui emprunte sa finesse de rendu, l’éclat un peu discordant de son coloris, mais surtout ce système pseudo-scientifique qui prétend appliquer les règles de la géométrie à la composition des ensembles de même qu’à l’agencement des proportions du corps. Et ce n’est point la seule influence dont son œuvre de cette période nous conserve la trace : ce maître sans pareil va jusqu’à imiter ses élèves, l’excentrique Baldung Grun, en particulier, dont l’action sur lui se trahit au moins autant que celle du Vénitien Jacopo dans la petite Vierge de Vienne, dans la Nativité de Munich, et les Rois Mages du musée des Offices. Par tous les moyens, il veut atteindre la perfection, tirer de la nature l’art « qui se cache » en elle. Et son cœur saigne, de ce vain effort qu’il s’acharne à poursuivre ; dès ce moment, il devient pour nous le type de ces hommes chers à Pascal, de ces pauvres grands hommes qui « cherchent en gémissant. »

Le cours des choses, autour de lui, ne répondait guère non plus à ses belles espérances d’adolescent. D’année en année, le souffle nouveau de la Renaissance, en pénétrant à Nuremberg, y prenait davantage une forme spéciale : la forme de cet humanisme, qui, il faut bien le reconnaître, et même en Italie, admirait trop Apelle et Protogone pour être sincèrement ami des arts de son temps. Les bourgeois de Nuremberg appelaient à eux, de toute l’Allemagne, astronomes, géomètres, philologues, et versificateurs ; mais, dans leur louable passion de science et de latin, ils en arrivaient à négliger les artistes infiniment plus que n’avaient fait leurs ignorans ancêtres. Les commandes, peu à peu, devenaient plus rares, plus maigrement payées : sans ses