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Pendant ces crises d’une durée assez longue, l’Empereur tombait dans un profond abattement. Il perdait tout espoir et toute énergie. Il avait des heures d’angoisse où d’horribles visions lui montraient la France vaincue et démembrée. En plein jour il cherchait dans le sommeil l’oubli momentané de ses souffrances et de ses pensées. Lorsqu’il était seul, il lui arrivait de pleurer ; Carnot le surprit en larmes devant un portrait de son fils. L’Empereur n’avait plus en lui le sentiment du succès, il ne croyait plus à son étoile. » C’est cet homme, — de génie intact et de courage entamé, — qui va combiner le plan de la dernière campagne et livrer la suprême bataille.

Le récit de la bataille de Waterloo est au centre même de la composition, puisque aussi bien c’est vers cette lutte décisive que tout converge et de là que tout a suivi. Je ne connais guère dans toute notre littérature historique de récits de bataille approchant de celui-ci pour l’ampleur, la clarté, l’émotion et, j’ose dire, pour l’éclat. La précision technique en est pour réjouir les hommes de l’art, comme la simplicité puissante en laisse au souvenir de tous une impression ineffaçable. L’historien a commencé par définir les circonstances et les conditions où l’affaire va s’engager, décrire le terrain, expliquer les dispositions, dénombrer les forces en présence, apprécier la valeur des chefs et de leurs hommes. Maintenant, de minute en minute, le cœur étreint par l’émotion, car c’est ici la fortune de la France qui est en jeu, nous allons assister à toutes les péripéties du combat, mesurer ce qu’il en a coûté pour un ordre expédié trop tard ou mal exécuté, pour une manœuvre manquée, pour une attaque mal soutenue. Pas un instant nous ne perdons de vue l’ensemble de la bataille, et cependant nous suivons la fortune de chaque corps de troupes, nous apprécions l’action hardie ou téméraire de chaque général, nous discernons l’exploit obscur d’un héros sans nom. Nous distinguons le bruit des acclamations, celui des cris de rage, celui des musiques et celui de la canonnade. Nous respirons l’atmosphère embrasée. Nous voyons les escadrons gravir le plateau. « Leurs files se resserrent tellement dans la course que des chevaux sont soulevés par la pression. Cette masse de cuirasses, de casques et de sabres ondule sur le terrain houleux. Les Anglais croient voir monter une mer d’acier. » Et nous voyons cet élan se briser, ces vagues humaines déferler, inutiles. « La plupart des carrés restent inforçables. D’instant en instant, ils semblent submergés par les flots de la cavalerie, puis ils reparaissent à travers la fumée, hérissés de baïonnettes étincelantes, tandis que les escadrons s’éparpillent alentour, comme des vagues qui se brisent sur