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nationalités et les conflits de religions et de races entre Russes orthodoxes, Juifs, Finlandais, Polonais, Arméniens, Musulmans. Ces grèves ont dépassé en étendue et en sauvagerie toutes les précédentes, particulièrement à Lodz, à Varsovie, dans les villes du Caucase. Eteintes au bout de quelques jours, par la nécessité où se trouvent les ouvriers de reprendre le travail, afin de ne pas mourir de faim, elles se rallument presque aussitôt, malgré la rigueur impitoyable de la répression. Si la grève gagnait les employés du chemin de fer transsibérien, elle susciterait les plus graves conséquences pour la conduite de la guerre. Ces grèves générales, partout où elles éclatent, suspendent les services publics. Il est impossible d’en prévoir l’issue.

S’il ne s’agissait que de réformes économiques, les travailleurs obtiendraient sans doute de partiels avantages. Le gouvernement russe n’a pas d’ailleurs attendu jusqu’à cette heure pour entrer dans la voie de la protection du travail [1], et le Tsar, par son rescrit du 25 décembre 1904, par sa promesse d’assurances ouvrières, s’est déclaré prêt à persévérer. Mais la grève politique, dans l’esprit des meneurs, vise bien au-delà. Il ne s’agit même pas d’obtenir un gouvernement libéral : où en seraient les élémens ? La situation n’est plus la même qu’en 1789 ou en 1848. Le rôle de la bourgeoisie est partout à son déclin. La Russie, disent les socialistes, est appelée à passer sans transition du tsarisme patriarcal à la dictature prolétarienne [2].

Cette révolution, ce n’est pas le peuple russe qui l’a préparée et qui l’exige ; c’est l’Internationale pangermaniste qui veut la lui imposer, au moyen de l’action terroriste à laquelle Gapone vient de faire un si furieux appel, et des classes ouvrières déracinées par la grande industrie et endoctrinées selon la méthode allemande. Il s’agit d’abattre le Tsar et le Pape, ces deux derniers représentans du Principe d’autorité, ces deux colosses, qui barrent le chemin. « La Révolution, écrivait Karl Marx, brisera la Rome de l’Occident : elle anéantira aussi l’influence diabolique de la Rome de l’Orient. » Les socialistes internationaux saluent toute

  1. 1882, Protection ouvrière ; 1884, Inspection du travail ; 1885, Règlement du travail ; 1886, Questions de salaires.
  2. B. Kritchewsky : le Prolétariat et la Révolution en Russie, Mouvement socialiste du 1er février 1905 ; — Rosa Luxembourg : la Révolution en Russie, Vorwaerts du 9 février 1905.