Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1905 - tome 26.djvu/424

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


de Constantinople à Iassi, coucha un soir dans un village où il rencontra un vieillard dont les quatre-vingts ans avaient entendu plus de rumeurs de guerre et de fracas tragiques que les vies humaines n’ont accoutumé de le faire. Il l’interrogea ; et le témoin des famines et des sanglans jeux de princes lui répondit d’une voix indifférente et d’un regard distrait. Mais, lorsque le comte lui parla de son village, le vieillard, dont les yeux se réveillèrent, lui confessa que rien au monde ne l’intéressait davantage que de savoir qui mourrait avant l’autre, de lui ou d’un vieux Turc, son voisin. Sans habiter un village solitaire, nous ressemblons souvent au vieillard du comte d’Hauterive. Nous avons presque tous dans notre vie un jeune ou un Vieux Turc dont la bonne ou la mauvaise fortune nous tient plus à cœur que les grandes questions qui agitent le monde. Je vous assure que je chéris l’humanité ; mais le nez de mon voisin me la cache. Que j’aimerais donc mes frères blancs, jaunes et noirs, si le nez de mon voisin était seulement plus court !

Nous revînmes à Meijidié, et Dieu sait de quels joyeux ébrouemens notre cheval salua les minarets de sa ville ! Lors de la guerre russo-turque, les Turcs l’avaient abandonnée et les Russes à moitié démolie. Elle s’est tant bien que mal relevée de ses ruines, et les Turcs y sont rentrés, accompagnés des Tatars, que d’ailleurs ils méprisent profondément. Les boutiques, aussi sales que multicolores, encombrent de leur déballage les rues du centre aux colonnades de bois et aux grosses lanternes rouillées. Ses foires de juin et d’octobre sont les plus populeuses de la Dobrodja, et son marché de bestiaux attire journellement les paysans valaques et les colons de la steppe.

Naguère dans ses environs, comme autour de Babadagh, les bandes de brigands s’en donnaient à cœur joie. Mais les voyageurs d’aujourd’hui, pareils aux carabiniers légendaires, arrivent toujours lorsque les brigands sont partis. La civilisation les a refoulés dans les capitales où, selon le proverbe d’Extrême-Orient : que la nuit est plus sombre au pied du phare, ils opèrent gaillardement sous les fenêtres des préfectures de police. Leurs exploits au grand air survivent quelque cinquante ans dans la mémoire des indigènes et des aubergistes. Celui de Meijidié se rappelait un certain Turc, Deli Ali, et un certain Polonais, Licinsky, qui, à la tête d’une troupe de Lippovans,