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Page:Revue des Deux Mondes - 1905 - tome 26.djvu/419

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meilleur de son gain a dû passer dans la poche de l’architecte.

Le hameau tatar, qui sépare la civilisation tatare de la germanique, ne m’a pas surpris. Nous avons tous vu des hameaux tatars dans les cauchemars de notre enfance, lorsque nous étions emportés au pays difforme des sorcières et des nains. Les chaumières cocasses et cabossées, trapues, bossues, ventrues, semblent creusées sous des amas de terre façonnés par la tempête. Leurs cheminées se tordent comme de vieux troncs d’arbres ou se recourbent comme des trompes. Quelles fanfares le vent doit y souffler ! Les Tatars, très religieux, se garderaient bien de planter des arbres autour de leur demeure, car ce serait une impiété d’en planter où Dieu n’a pas voulu qu’il en poussât. Les Tatars sont des colons précieux qui accaparent et hébergent royalement toute la vermine des environs. Ils vivent dans la crasse, non dans la misère. Le luxe des Roumains, le solide confort des Allemands ne les séduisent pas : ils chérissent leurs haillons et respectent leurs ordures. Le voyageur, à la tombée du crépuscule, prendrait ces petits êtres aux poils rares et aux joues glabres qui sortent de leurs étranges tanières pour les génies saugrenus et malfaisans de la nuit et du désert. Mais la douceur mongole de leurs yeux tirés vers les tempes luit comme un rayon d’étoile sur la hotte d’un chiffonnier.

Le village allemand s’étend des deux côtés de la route, d’une route bien entretenue, bordée d’un petit mur crépi, et barrée à ses deux extrémités par une croix de bois sur un socle de terre. On a tout de suite l’impression de l’ordre et de la régularité. On s’étonne même de ne pas voir circuler dans cette allée tracée au cordeau et ombragée d’acacias un policier coiffé d’un casque à pointe. Les fermes et leurs dépendances, pignon sur l’avenue, s’alignent l’une derrière l’autre, militairement. À chaque porte, un banc de bois où les vieux fument leur pipe pendant les soirs d’été. Les cours sont nettes ; les étables, propres. Dans les fermes, le salon sent un peu le renfermé, comme il sied aux pièces qu’on n’ouvre que le dimanche et les jours de fête. Les fenêtres ont de petits rideaux blancs et de grands rideaux rouges. Des fusils et de vieilles assiettes ornent les murs. Les armoires, aussi larges que nos armoires normandes, vrais coffres-forts des bonnes ménagères, regorgent de linge. Les planchers sont recouverts de tapis. Mais tout l’orgueil de la maison s’étale sur les lits et monte jusqu’au plafond en piles d’oreillers, de