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Bucarest, y verrait son nom impitoyablement biffé sur les listes électorales. Il n’est plus citoyen et il n’est pourtant pas étranger. Cette anomalie n’affecte ni les Turcs, ni les Tatars, ni les Tsiganes, ni les Lippovans. Les Bulgares irrédentistes seraient même tentés de s’en gaudir. Mais elle autorise les petites fantaisies néroniennes des bureaucrates, et, sous couleur d’attacher les colons au sol, les livre à leur merci. L’administration fit mieux encore : elle refusa aux nouveaux venus le droit d’acheter des terres. Cette méthode de colonisation lui assurait les sérieux farniente dont une administration a toujours besoin.

Cependant ces fautes, qui nous prouvent une fois de plus combien l’expérience coloniale est difficile à acquérir, ne purent altérer le grand air de liberté qu’on respire en Dobrodja ; et il faut rendre cette justice aux Roumains, qu’avertis par des commencemens d’exode, ils ne persévèrent pas dans leurs erreurs. Quand je passai à Constantza, tout le monde y vantait les réformes administratives du nouveau préfet. Il avait exhorté et décidé les Turcs à réparer leurs mosquées. Les écoles, sous la direction d’instituteurs roumains, avaient chacune un maître qui enseignait aux enfans des diverses nationalités leur langue et leur religion nationales ; et ce maître était nommé et payé par le gouvernement. Enfin les émigrans, installés en Dobrodja depuis l’annexion, espéraient y obtenir bientôt le droit de propriété.

Il me tardait de visiter ces villages d’étrangers qui ne sont point des citoyens et de citoyens qui ne sont point des étrangers. Le long du rivage et des lagunes poissonneuses, puis à travers la steppe, nous nous acheminâmes vers le village allemand de Caramurat. Ces Allemands sont les Boers de l’Europe occidentale. Partis de la Souabe, appelés en Russie sous Catherine II et bientôt persécutés, ils en émigrèrent et descendirent jusqu’aux rives du Danube. Les uns firent route par Braïla, les autres par la Bessarabie et, après bien des étapes et d’infructueux séjours, ils se fixèrent enfin dans les plaines de la Dobrodja. Leur village de Caramurat est précédé lui-même d’un village roumain et d’un hameau tatar.

Trois petits mondes fermés au milieu du désert.

Le village roumain s’éparpille : il a ses pauvres et ses riches, des cabanes ruineuses et des maisons agrémentées de sculptures, oui, de sculptures. L’épicier aime la façade, et le