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social qu’attendait 1848 eût été prononcé par le vieux docteur du moyen âge ; Ketteler le redisait et le commentait. Buss, alors, de son autorité de président, appuyait et répétait cette révélation : « Nous devons annoncer le socialisme du christianisme, disait-il textuellement, non pas avec des paroles, mais avec des actes vivans, avec du dévouement, avec des sacrifices. » L’assemblée, à l’image de son président, se montrait accueillante à toutes les générosités de pensée ; être l’avocate d’une foi dans laquelle il entrait du socialisme n’avait rien qui l’effrayât.

« Le capital, insistait encore Buss, est devenu le tyran de la pauvreté ; et à côté de l’immense richesse, qui toujours s’accroît, nous trouvons l’esclavage le plus triste, le plus opprimant de la misère. Or qu’est-ce que la richesse artificiellement produite ? Rien, c’est du vent. Elle n’existe pas dans la réalité, elle n’est qu’imagination ; la moindre secousse engloutit tout de suite des millions en engloutissant la valeur imaginaire du papier, et tout de suite elle réduit à l’état de mendians ceux qui passaient pour riches. Cet état de choses est-il bon, est-il sain ? »

Le procès se poursuivait, logique, acharné, sur les lèvres du président de l’assemblée. Auguste Reichensperger avait relaté les débuts, en France, de la Société de Saint Vincent de Paul : Buss, en terminant, s’adressait aux rameaux allemands de cette société ; il leur recommandait « l’assistance corporative, qui assure un don et une aide au compagnon besogneux, sans qu’en recevant il se sente dégradé. » Buss discernait les limites de la charité ; insuffisamment compris à son époque, il rêvait, déjà, d’une reconstitution sociale dans laquelle le lien professionnel aurait une sanction. « Nous rebâtirons, disait-il un autre jour, des groupemens corporatifs, des constitutions urbaines, qui, si les trônes chancellent, si l’ordre général menace de s’écrouler, serviront de points d’appui. » Il rêvait de voir les compagnons s’asseoir derechef à la table du maître, et y manger : il augurait que de nouvelles mœurs chrétiennes, sanctionnées par une organisation nouvelle de la société, pourraient tarir, avec le temps, le flot gémissant du prolétariat. Il était impossible qu’après de tels discours les congressistes de Mayence échappassent à ces fécondes impressions de malaise qui sont la vraie condition du progrès. Ils devaient emporter de cette assemblée un renouveau de pitié pour le peuple, pitié faite de gratitude et d’amour.