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espérer qu’il y en aurait quelque autre dont ils profiteraient. Ils étaient donc aux aguets, évitant de se compromettre trop tôt, mais prêts à se déclarer dès qu’on pourrait le faire sans danger. Quant à ceux qui ne possédaient plus rien, ni fortune, ni crédit, qui n’avaient plus d’espoir que dans l’imprévu, on comprend qu’ils attendaient les événemens avec encore plus d’impatience. C’étaient déjà des conspirateurs ou qui se préparaient à l’être, et pourtant ces gens appartenaient presque tous à des familles illustres et portaient des noms glorieux ; mais réduits à la misère, forcés de vivre d’expédiens, plutôt que de renoncer à leur luxe et à leurs plaisirs, ils étaient prêts à toutes les hontes et à tous les crimes. Je ne crois pas qu’on ait jamais vu nulle part une si grande aristocratie qui soit tombée si bas.


IV

Nous pouvons maintenant remettre Catilina dans cette société pour laquelle il était fait. Il nous sera plus facile de comprendre ce que Cicéron et Salluste nous disent de lui.

La première fois qu’il en est question chez Cicéron, c’est dans une lettre à Atticus, où il annonce à son ami qu’il se propose de défendre Catilina, son compétiteur, accusé de concussion, et laisse entendre que, dans les élections pour le consulat, qui sont prochaines, il songe à faire campagne avec lui. Il y eut donc un temps où Cicéron se serait fort bien accommodé de l’avoir pour collègue ; c’est ce qui est fait pour nous surprendre. Quoi qu’il en soit, l’affaire manqua, puisque, dans un discours prononcé devant le Sénat pendant sa candidature, et dont nous avons des fragmens, il attaque son rival avec violence. Ces attaques sont reproduites et aggravées dans les Catilinaires. Cependant on a remarqué que, dans ces discours mêmes, c’est-à-dire au plus fort de la lutte, il tient à mêler aux invectives les plus passionnées contre Catilina quelques appréciations plus favorables. Dans la première, la plus cruelle de toutes, en accusant sa scélératesse, il loue son énergie. Quand il se félicite, dans la seconde, de l’avoir forcé à s’éloigner de Rome, il fait remarquer que c’est un grand succès, car lui seul, parmi les conjurés, était redoutable. Dans la troisième, l’éloge de l’habileté de Catilina sert à mettre en relief la maladresse de ses associés. « On voit bien qu’il n’était pas avec eux ; ce n’est pas lui