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Page:Revue des Deux Mondes - 1905 - tome 26.djvu/205

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Solange à sa mère. (Réponse.)

Avril 1851.

… Je voulais tous les jours t’écrire, et puis, comme je suis dans une veine de plaisirs et de dissipations, je n’en trouvais jamais le temps. Ne t’inquiète donc pas de moi quand je n’écris pas. C’est la meilleure preuve que je me porte bien. Quand on souffre, on donne de ses nouvelles, pour avoir le soulagement de se plaindre. Il n’y a que les héros de roman ou les grands hommes de l’antiquité qui aient su souffrir et se taire. Je ne fais point partie de ces deux catégories, ainsi ne t’inquiète pas de mon silence. Quand j’aurai le moindre bobo, n’aie pas peur, je t’en ferai part immédiatement.

Je ne demande pas mieux que d’aller passer quelques jours à Nohant avec Nini, si tu viens à Paris et si mon mari se trouve reparti pour Londres, car je ne voudrais pas le laisser seul ici. Je profite de ce qu’il est là. Il est revenu de Londres couvert de beaucoup de lauriers, de complimens, et d’un peu d’argent. La Reine a daigné admirer elle-même la Bacchante ; et, quand la Reine admire là-bas, tout le monde admire. Pendant que Clésinger était à Londres, le gouvernement lui a fait une commande de 25 000 francs.

A propos d’argent, Rachel est une farceuse avec ses 15 000 francs par buste. Elle était convenue de 5 000 francs par buste ; et, quand il a fallu payer, elle a tant chicané qu’on lui a laissé les deux pour 8 000 francs. Judith disait à propos d’elle : « Moi, je suis juive ; mais Rachel est Juif. » Je doute que Rachel ait dit cela. Après tout elle en est bien capable ; ce qui ne l’empêche pas de venir souper et rire avec nous de temps en temps. Rachel n’est pourtant pas méchante sans motif, et elle n’a pas à se plaindre de nous, au contraire… Et puis, d’ailleurs, qu’importe un cancan de plus ou de moins ? On dit tant de mal de tout le monde ; on éreinte tous les jours son meilleur ami. Consolons-nous donc tranquillement en n’y pensant plus, et appliquons-nous tout bonnement ces mots de Voltaire : « Il faut toujours que ce qui est grand soit attaqué par les petits esprits. » En créant l’homme, Dieu n’a pas dit qu’il devrait être étouffé par sa modestie. D’ailleurs, qu’est-ce que la modestie ? C’est le doute de soi-même, c’est la conscience de son impuissance morale ; l’homme vraiment fort, ne doutant pas de lui-même, ne doit pas être modeste.


George Sand à Solange.

Printemps 1851.

Ta vie est très fantastique, ma chère grosse, et, plus elle va, moins j’y comprends. Ce n’était pas la peine de faire tant de romans pour me voir dépasser dans l’invraisemblable par le roman de l’existence que tu mènes. J’ai ri de ta lettre [cette lettre est perdue], elle est bien drôle, mais prends pourtant garde à tes plaisanteries par lettres : on les décachette si souvent !

Tout en riant, je suis triste de ne pouvoir t’arranger une autre manière d’être. Si ça t’amuse, et Dieu le veuille, c’est moi qui ai tort dans mon jugement.