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lettre qui équivaut, urbi et orbi (car la bonne Mme Marliani était fort communicative), à un certificat de bonne vie et mœurs pour Clésinger, qu’elle connaît à peine. Au fond, elle est trop sincère pour ne pas dissimuler assez mal ; on peut lire entre les lignes : « C’est depuis un mois que son activité [celle de Clésinger] a levé tous les obstacles, et réduit à néant toutes les objections possibles. » Rien n’est pourtant fixé, quant au jour, quant au lieu. Clésinger a couru à Guillery, chez Dudevant. Se mariera-t-on à Nohant ? en Gascogne ? Les bans se publient, et « pourtant on ne sait encore rien dans ce pays-ci, et nous nous préservons des grandes annonces. » Cette discrétion procède, certes, d’une attention délicate à l’endroit du fiancé rebuté, qui habite le pays. Mais est-ce la seule raison ? « Il faut bien que la fatalité apparente soit une volonté d’en haut. Je n’aurais pas voulu d’abord qu’on fit si vite un autre choix. Mais, le choix étant fait (et vous savez que les parens n’empêchent rien de ce côté-là), je crois qu’il faut le ratifier bien vite… Je ne puis rien vous dire de moi, sinon que je suis fatiguée à mourir [1]. » Tout trahit la précipitation d’un mariage anormal.

Même note, et aggravée, dans les lettres plus confidentielles à Poney :

18 avril [1847].

En six semaines, elle (Solange) a rompu un amour qu’elle éprouvait à peine, elle en a accepté un autre qu’elle subit ardemment. Elle se mariait avec celui-ci ; elle le chasse et épouse celui-là. C’est bizarre, c’est hardi surtout, mais enfin c’est son droit et le destin lui sourit. A un mariage modeste et doux elle substitue un mariage brillant et brûlant. Elle domine tout et m’emmène à Paris à la fin d’avril… Le travail et l’émotion prennent tous mes jours et toutes mes nuits… Il faut que ce mariage se fasse impétueusement, comme par surprise. Aussi est-ce un secret grave que je vous confie, et que Maurice lui-même ne sait pas (il est en Hollande)…

Le 21 mai, elle écrit encore au ménage Poney :

Mes enfans, ma fille Solange est mariée d’hier, bien mariée, avec un galant homme et un grand artiste, Jean-Baptiste Clésinger. Elle est heureuse. Nous le sommes tous. Mais nous sommes sur les dents, car jamais mariage n’a été mené avec tant de volonté et de promptitude… M. Dudevant a passé trois jours chez moi, et le voilà reparti. Il nous fallait le saisir au vol dans un bon moment, et nous n’avons pas même eu le temps

  1. Corr., II, p. 361-364.