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Page:Revue des Deux Mondes - 1905 - tome 26.djvu/185

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George Sand fut toujours maternelle aux artistes. On sait qu’à cette date elle attendait d’eux la palingénésie sociale. Elle inspirait les poètes ouvriers, échauffait de sa flamme la littérature prolétaire. Depuis quatre ans, elle avait noué correspondance avec le poète-maçon de Toulon, Charles Poney, dont elle voulait faire l’apôtre des temps futurs. Touchée par la lettre de Clésinger, elle lut répondit courrier par courrier. Trois jours après, le 19 mars, nouvelle lettre :

… O, Madame, je ne croyais pas que j’eusse mérité l’honneur insigne que vous me faites en m’écrivant cette sainte et pieuse lettre, où votre grand cœur et votre belle âme se montre tout entière. O, merci à vous qui me donnez de si bons conseils. Ho non, l’orgueil n’est pas encore en moi, car, je n’ai rien fait pour être orgueilleux… Que n’ais-je le divin don de pouvoir vous exprimer toutes les pensées que votre lettre si paternelle fait bondir dans ma poitrine. C’est un véritable chao ; j’aurais cependant le soin de l’élaborer, et de vous soumettre une à une ces pensées, ces idées suggérées par la noble ambition, la sainte reconnaissance, et l’amour exclusif de mon art. Ho ! non, Madame, guidé par vous, je ne puis succomber, non, non… Merci, Madame, pour le bien que vous me faites et le courage que vous me donnez… Dans quelques semaines, je vous prierai à genoux de vouloir bien venir visiter une statue de la Douleur ! Puisse-t-elle répondre à celle qui ronge sans cesse mon cœur attristé par la connaissance de ce monde que je fuis et que cependant je ne peux éviter.

Soyez heureuse, Madame, et bien fière, pour le bonheur que vous avez procuré à un pauvre jeune homme ; il le proclamera bien haut, car dans ses œuvres il espère toujours rappeler George Sand à qui il doit ce qu’il est. Oui, je ferai en sorte de devenir grand parmi les hommes, ne serait-ce que pour payer la dette de la reconnaissance.

Daignez recevoir, etc.

A. CLESINGER.

19 mars [1846].

L’artiste fut présenté à George Sand durant le séjour qu’elle fit à Paris, au début de 1847 [1]. Puis elle visita son atelier. En février 1847, les relations commençaient à se nouer. George Sand, qui préparait le mariage de Solange avec Fernand de Préaulx, ne pouvait soupçonner alors que Clésinger songeât à sa fille ; et sans doute Clésinger n’y songea-t-il qu’en faisant le buste de la fille, après celui de la mère [2]. La première mention de Solange apparaît dans une troisième lettre de Clésinger.

  1. Nous induisons ceci de la 9e lettre adressée par Chopin à sa famille, sous la date du 19 avril 1847. Voyez Carlowicz, ouv. cité.
  2. Voyez Corr., II, 362, lettre à Mme Marliani, et la lettre de Chopin précitée.