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moral. Souvent les poètes voient plus loin et plus avant que les simples logiciens. Sainte-Beuve n’aurait pas été le pénétrant et profond historien de Port-Royal, s’il ne s’y était heureusement souvenu d’avoir été le romancier de Volupté et le poète des Consolations.

L’artiste se retrouve encore dans l’habile ordonnance de l’œuvre. Assurément on peut concevoir une composition plus serrée, moins touffue, plus rectiligne en quelque sorte que celle du Port-Royal. Sainte-Beuve, esprit plus successif [1] et discursif que proprement constructeur, gâté d’ailleurs comme nous le sommes tous par la production au jour le jour dans les Revues et les journaux, a dû, peut-être plus qu’un autre, faire effort pour dominer sa matière et la réduire aux justes proportions du tableau qu’il voulait tracer. De plus, il était poète : à ce titre, il aimait les sous-bois, les éclaircies, les chemins de traverse, et il s’y attardait volontiers ; il se plaisait aux rapprochemens, aux oppositions qui sollicitent l’imagination et provoquent la rêverie, à tout ce qui égayé, rompt et diversifie la monotonie d’une composition trop austère et méthodiquement poursuivie. De là bien des digressions imprévues, — mais toujours si ingénieusement expliquées et justifiées ! — et qui, si elles rendent la composition parfois un peu flottante, contribuent à donner à l’ensemble ce charme poétique, cette couleur presque dramatique que nous y admirons. Qui voudrait supprimer du Port-Royal, ou même simplement abréger les deux chapitres sur Montaigne, et surtout les admirables pages sur le « convoi idéal » de l’auteur des Essais ? Qu’on y regarde bien d’ailleurs : ces digressions, ces parenthèses ont leur raison d’être ; elles varient l’uniformité du plan, elles n’en rompent jamais l’unité. La ligne semble fléchir quelquefois ; elle ne se brise jamais. Ici, nous touchons au caractère le plus original de l’art de Sainte-Beuve. Dans son Discours d’ouverture, il énumérait les divers points de vue auxquels on peut et auxquels il comptait se placer pour faire l’histoire de Port-Royal. Eh bien ! ces divers aspects de son sujet, — théologique et disciplinaire, politique et philosophique, littéraire, moral et poétique, — Sainte-Beuve n’en a négligé aucun ; il les a tous et continuellement présens à la pensée et comme tenus

  1. Il disait de lui-même dans ses Cahiers (p. 39) : « J’ai l’esprit étendu successivement, mais je ne l’ai pas étendu à la fois. Je ne vois bien à la fois qu’un point ou qu’un objet de terminé. »