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el à s’exprimer tout entier dans ce qu’il a de meilleur et de plus élevé : aussi n’a-t-il mis aucune hâte à en presser ta maturité et l’exécution. Conçu dès 1834, et peut-être dès 1830, lentement amorcé et préparé à travers mille occupations et mille obstacles, professé de novembre 1837 à la fin de mai 1838 sous forme de cours public à l’Académie de Lausanne, le Port-Royal n’a été terminé qu’au mois d’août 1857. Le premier volume a paru en librairie en 1840 ; les deux derniers en 1859. Et ce n’est qu’en 1867, deux ans avant sa mort, que Sainte-Beuve s’est enfin résolu à donner de son livre une édition définitive. On le voit, c’est au moins trente ans de la vie intellectuelle et morale de Sainte-Beuve qui aboutissent à ce livre et qui sont venus y déposer les résultats de leurs recherches et les conclusions de leur expérience. Et quand, en 1865, à propos de Port-Royal, il écrivait à Saint-René Taillandier « pour demander entière justice et exactitude en ce qui est de son œuvre capitale, » il en jugeait lui-même comme nous en jugeons aujourd’hui.

Pour traiter ce vaste et noble sujet, Sainte-Beuve a fait preuve de très hautes qualités d’artiste. Son style, dont un pur classique, — un classique d’avant La Bruyère, — pourrait peut-être critiquer les minuties, les raffinemens, les hardiesses métaphoriques, a pour nous un mérite suprême : il est vivant. Pour rendre la diversité infinie des caractères individuels et des attitudes morales, pour traduire au grand jour les mille dessous obscurs, les soubresauts tumultueux ou les flammes dormantes de la vie religieuse, pour peindre dans la vérité nue de leur existence quotidienne des intérieurs d’âmes, l’auteur de Port-Royal s’est créé une langue souple, exacte, toute en nuances et en demi-teintes, perpétuellement trouvée et inventée, d’une richesse, d’une puissance suggestive, d’une variété incomparables. D’aucuns la déclarent un peu subtile, et même précieuse ; mais la vie, surtout la vie morale, n’est pas simple, et ceux qui la voient et la rendent telle risquent de n’en apercevoir que les dehors. Pareillement, l’abondance des métaphores n’est pas toujours et partout un défaut : il y a certaines profondeurs où la raison pure ne peut jamais atteindre, où l’esprit dénué d’imagination et le style géométrique ne sauraient point descendre ; il y faut l’esprit de finesse ; il y faut les images qui, seules, par les « correspondances » qu’elles établissent ou qu’elles suggèrent, peuvent projeter quelques lueurs sur ces régions inexplorées du monde