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Page:Revue des Deux Mondes - 1905 - tome 26.djvu/131

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cela, on étudiera l’œuvre sans doute, mais l’œuvre ne sera guère qu’un prétexte pour aller à l’homme ; et pour peindre l’homme, on aura largement recours à l’étude biographique, à l’analyse psychologique et morale, bref, à tout ce qui précise, localise, caractérise la ressemblance individuelle. La critique, pour une large part, devient l’art du « portrait littéraire. » Ce n’est pas seulement avec le poète que rivalise Sainte-Beuve ; c’est avec le romancier, et comme le romancier, c’est à donner l’impression de la vie qu’il vise.

Le romancier et le poète qui couvaient en lui se donnent d’ailleurs, vers le même temps, moins timidement carrière. Ils se dérobent encore sous l’anonymat, — Joseph Delorme, les Consolations ne sont pas signées, — comme s’ils craignaient le grand jour et ne fussent pas bien sûrs de leur vocation et de leur mérite propre ; mais enfin, ils osent se montrer et se développer tout entiers. C’est en 1830 également que Sainte-Beuve écrit son roman inachevé d’Arthur. Le succès ne répondit pas entièrement à son attente. « J’ai monté assez près du sommet, disait-il plus tard à Scherer à propos de ses vers, mais je ne l’ai pas dépassé, et en France, il faut dépasser. » D’autre part, les événemens politiques, l’évolution de sa propre pensée et les vicissitudes d’une passion coupable, tout cela le détache progressivement de Victor Hugo et du Cénacle, lequel du reste est maintenant dispersé. Forcé par toutes ces circonstances de se rabattre sur la critique, il y revient avec un sentiment de lassitude et d’amertume. La critique, écrit-il, « est le refuge de quelques hommes distingués qui ne se croient pas des grands hommes,… qui, en se permettant eux-mêmes des essais d’art, de courtes et vives inventions, ne s’en exagèrent pas la portée, les livrent, comme chacun, à l’occasion, au vent qui passe, et subissent, quand il le faut, avec goût, la nécessité d’un temps qu’ils combattent et corrigent quelquefois, et dont ils se rendent toujours compte. » Et, quelques années après, précisant encore sa pensée : « Chez la plupart de ceux qui se livrent à la critique et qui même s’y font un nom, il y a, ou du moins il y a eu une arrière-pensée première, un dessein d’un autre ordre et d’une autre portée. La critique est pour eux un prélude ou une fin, une manière d’essai ou un pis-aller. » Un « pis-aller : » que de fois, et jusqu’à la fin, le mot ne reviendra-t-il pas sous la plume de Sainte-Beuve ! Cet homme qui a fait du genre de la