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Page:Revue des Deux Mondes - 1905 - tome 26.djvu/121

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Ce n’est pas encore un genre classé : ils croiraient déchoir s’ils pouvaient être soupçonnés d’en faire métier.

Faut-il faire une exception pour Bayle ? Si la principale fonction du critique consiste à apprécier les livres d’autrui, il semble que la vie de Bayle réponde assez bien à cette définition. Il avait un vrai tempérament de journaliste, et les articles de journal ou de Revue abondent dans son œuvre : le Dictionnaire n’est qu’une collection d’essais ou d’articles, que l’auteur a pris soin de recueillir, en prévision du futur Voltaire et de ses disciples. Mais Bayle est un théologien et un philosophe autant qu’un critique. Il est aussi un érudit, un érudit qui, pour l’énormité indigeste et parfois puérile de son information, rappelle les hommes de la Renaissance. Enfin et surtout, il n’a absolument aucun goût, aucun sentiment de l’art, et c’est pourquoi l’on hésite à voir en lui, comme le voulait Sainte-Beuve, une incarnation complète du véritable « génie critique. »

En tout cas, il n’a pas fait école. Et la critique, après lui, continue à ne pas former une province séparée de la production littéraire. Si l’on recueillait toutes, ou du moins presque toutes les pages où Voltaire, « ce gigantesque journaliste, » comme l’appelle quelque part Michelet, a traité des « ouvrages de l’esprit, » on en ferait un volume considérable, et qui, pour l’intérêt, la justesse alerte et malicieuse, non seulement ne le céderait à aucun autre du même écrivain, mais encore pourrait lui faire pardonner bien des écarts de pensée et de plume. Seulement, ce serait un volume d’ « extraits, » et pas autre chose. La critique, chez Voltaire, s’insinue un peu partout ; elle ne se réduit jamais à une forme déterminée. On ne trouverait même chez lui rien d’analogue à ces Elémens de littérature que Marmontel avait dispersés dans l’Encyclopédie, et qui sont sans doute l’un des premiers recueils d’études critiques à la moderne que nous aient légués les siècles antérieurs.

Déjà, en effet, vers la fin du XVIIIe siècle, la critique tendait à prendre conscience d’elle-même, et à s’organiser comme puissance indépendante. La Harpe, dont on a trop médit, sur la foi de ses nombreux adversaires, a joué le rôle et il a fait le métier, — puisqu’il a été longtemps « professeur de littérature, » — d’un véritable critique. Il a porté dans ses fonctions un sérieux, et, avec certaines étroitesses et certaines ignorances, une conscience, un esprit de continuité et un talent de style auxquels on n’a