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Page:Revue des Deux Mondes - 1905 - tome 26.djvu/117

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routes sans fin, que d’exils, que de persécutions, que de sursauts et de paniques, que de larmes et de sang ! Allons, tsigane, montre-nous sur ton corps la place où tes pères étaient fouettés de verges, et l’endroit où s’imprimait le fer de l’esclavage ! Paysans qui étreignez vos verres, ne vous souvient-il plus de vos ancêtres suspendus par les pouces au-dessus d’un fagot crépitant ? Et toi, Juif, tu sors d’un effrayant tunnel d’angoisse. Et je te sens tout de même le plus robuste et le plus vivant de ces quatre hommes où ont abouti tant de misères. C’est pourquoi ma pitié s’attable de préférence à côté des paysans. Quant au tsigane, ouvrez-lui la fenêtre : il brûle de s’enfuir et de dévorer l’espace, à cheval sur un rayon de lune.

On n’attend pas que je tire une conclusion de cette simple promenade dans un pays qui m’a semblé curieux et où j’essayai de noter scrupuleusement des physionomies et des entretiens. À d’autres, de conclure ! Pour moi, si j’étais Roumain, je crois que je me plaindrais moins des Juifs. Certes, je regretterais que mes ancêtres eussent commis l’imprudence de les attirer ; je me rappellerais qu’ils n’ont réclamé des droits de citoyens qu’au lendemain de la victoire et à l’heure de la prospérité ; mais, tout en leur refusant une naturalisation rapide, je leur rendrais plus équitable l’accès à l’indigénat. Si j’étais Juif, je me plaindrais certainement moins des Roumains ; mais je protesterais contre une loi militaire qui m’obligerait de servir un État dont je ne serais pas le citoyen[1]. Si j’étais historien, j’admirerais les Roumains et les Juifs d’avoir persévéré, malgré toutes les tourmentes, dans leur vie nationale, et les uns de s’être dégagés d’une oppression séculaire, les autres d’offrir aux vexations une si belle résistance. Si j’étais moraliste, je réprouverais peut-être … Mais comme je ne suis ni moraliste, ni historien, ni Juif, ni Roumain, je descends vers le Danube.

André Bellesort.

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  1. Il est vrai que cette loi n’a été faite que pour arrêter l’immigration menaçante des Juifs de Pologne et de Galicie. D’ailleurs je renvoie ceux que cette question juive intéresserait à l’excellente brochure de M. Jean Lahovary : la Question Israélite en Roumanie (Bucarest, 1902) et à l’ouvrage de Verax : la Roumanie et les Juifs (Bucarest, 1903), le plus complet qui ait paru. Notons aussi, dans un tout autre esprit, le violent réquisitoire de M. Bernard Lazare, les Juifs en Roumanie (Cahiers de la quinzaine).