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Page:Revue des Deux Mondes - 1905 - tome 26.djvu/112

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La gouvernent-ils vraiment ? Mais ils la gouverneront, c’est sûr. Il faut que cela soit. Il faut que tout le crédit et tout l’or se concentrent en leurs mains. Nous en ferons du bonheur et de la justice, car nous viendrons après eux, nous qu’ils essaient d’endormir et de livrer endormis à l’avidité de leurs rabbins. Vous vous figurez peut-être que nous sommes unis ; et cependant c’est chez nous, en nous, dans ce petit groupe dispersé aux quatre coins de l’univers, que s’engagera le combat décisif qui changera la société. » Ses yeux brillaient ; mais, à mesure qu’il s’échauffait intérieurement, sa voix devenait plus basse : « Le premier, reprit-il, qui a osé prononcer le mot de socialisme en Roumanie, c’est un Juif. Il s’était associé à un nihiliste russe et à un tsigane. Vous l’a-t-on dit ? Mais il y manquait quelqu’un, poursuivit le jeune homme : il y manquait un paysan. Dans trente ans d’ici, les paysans seront avec nous. Seulement, je ne serai pas avec eux. Je grelotte de fièvre chaque soir, et je tousse à me déchirer la poitrine. Alors, vous comprenez, je me hâte de rêver et d’imaginer tout ce que je ne verrai pas, tout ce que je voudrais tant voir ! »

Sa mère se montra dans l’embrasure de la porte, inquiète de notre long entretien, l’œil soupçonneux. Il la regarda et sourit : « Elle craint que je me fatigue. On m’a défendu de parler et même d’ouvrir un livre. Mais j’ai tant à dire et tant à lire ! »

Je m’étais attardé : je n’eus que le temps de sauter dans une de ces jolies voitures à un cheval et au joug surélevé, dont les cochers russes sillonnent la ville ; et je passai ma soirée en compagnie d’agréables Roumains qui — Dieu soit loué ! — ne me parlèrent point de révolution sociale ni de lutte entre les classes, et qui m’entretinrent des belles chasses en hiver autour de Iassi, à travers ces collines giboyeuses où la Russie leur envoie, par le pont glacé du Pruth, non seulement les lièvres, mais les loups, les sangliers et les ours.

Il est difficile à un étranger de saisir les différences d’humeur qui caractérisent les provinces d’un même pays. Toutefois, s’il me fallait discerner le Moldave du Valaque, je dirais que ce dernier est plus pratique et le premier plus artiste. Iassi a donné à la Roumanie presque tous ses poètes et ses meilleurs écrivains. Et Iassi a l’honneur d’avoir fondé entre le parti libéral et le parti conservateur, mais plus près de celui-ci, le parti de la Jeunesse, la Junima. D’abord cénacle littéraire, épris de litté-