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Page:Revue des Deux Mondes - 1905 - tome 26.djvu/106

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La fille de l’aubergiste, très coquette, ici presque grande dame, jupe noire et corsage blanc, les yeux pétillant d’aise derrière son pince-nez, nous ouvrit gracieusement un joli petit salon, qui n’était séparé de la salle d’auberge que par une cloison fort mince. Le bruit des hoquets nous y arrivait dans une odeur d’eau-de-vie et de vase. — Allons-nous-en, dit l’ancien ministre, dont le visage avait pâli. Mais au moment où nous sortions, la porte du cabaret céda sous la poussée de paysans ivres ; deux paysannes, plus ivres encore, chantaient, et l’une releva sa jupe et nous montra en ricanant sa cheville enveloppée de bandages ensanglantés. Des sergens de ville les refoulèrent dans l’auberge. — Allons-nous-en ! répéta mon hôte : c’est atroce.

Quelques instans après, nous recevions, dans une villa qu’il possède à l’entrée du bourg, la visite des membres les plus notables de la communauté juive. On les pria de formuler leurs griefs et leurs désirs. Ils parlèrent longtemps et se frappaient la poitrine, où leur lévite noire était bossuée par le gonflement luisant du portefeuille. Que demandaient-ils ? Qu’on ne leur défendît plus le séjour des communes rurales et, sur ces communes, la vente du tabac, des allumettes et de l’alcool. Il semblait que les cabarets fussent leur industrie nationale et qu’en la leur interdisant, l’État leur portait un mortel préjudice. On leur objecta qu’il leur était permis de séjourner dans les communes rurales, puisque les propriétaires et les fermiers pouvaient les y embaucher comme ouvriers. Mais je vis bien que la misère même ne saurait les réduire à cette condition de subalternes, car ils se contentèrent de nous répondre : « Nous ne sommes pas plus mauvais que les Roumains : pourquoi ne ferions-nous pas les commerces qu’ils font ? »

Le médecin de Darabani leur succéda, un jeune homme très bien mis, parlant le français sans aucune difficulté. Je craignais que la présence de mes compagnons roumains ne l’intimidât, mais je m’aperçus bientôt que, loin de le gêner, elle l’excitait. Singulière figure : l’œil était ironique et froid, la voix âpre, toute la personne raidie. On devinait un bouillonnement d’amertume sous cette parole qui vous prenait à la gorge comme un acide. Il me raconta qu’il avait fait ses études à Fotosani « où les professeurs aiment les bons élèves même quand ils sont juifs, » et, du reste « pourquoi n’aimerait-on pas des élèves qui payent deux fois plus cher que les autres ? » Il avait suivi les