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de déplacement. Il n’a pas souvenance d’avoir jamais eu maille à partir avec le moindre paysan. « Ce sont de bonnes gens, dit-il, et si mes deux fils avaient eu de l’ouvrage, je m’estimerais tout à fait heureux. »

De là, nous nous rendons à la batteuse : des paysans y travaillaient, sous l’œil d’un Juif. Sitôt qu’il nous aperçut, il se précipita sur nos mains et voulut à toute force les baiser. Sa face rose s’épanouissait dans son collier de barbe noire comme une rose de Saron. Il renversait la tête en parlant ; il étendait les bras et relevait ses larges paumes ; il avait des mouvemens d’épaules inimitables ; il fondait en sourires, et, quand un de nos compagnons le traita de farceur, je crus qu’il allait, sauf votre respect, lui sauter au cou. Mais, tout en causant, il ne perdait pas de vue son équipe de journaliers, et s’interrompait pour reprendre l’un, stimuler l’autre. Et il le faisait d’une voix très douce, sur un ton de prière.

— C’est le racoleur d’ouvriers, me dit mon hôte, l’homme peut-être le plus indispensable. Sans lui, mes machines à battre chômeraient. Les paysans, qui ne répondraient point à mon appel, obéissent à son premier signe.

Cinq cents mètres plus loin, on avait recommencé de labourer la terre. Un Juif trapu, botté, enjamba les sillons et accourut à notre rencontre. Celui-là, c’était le loueur de charrues, de chevaux et de bœufs. L’exploitation des propriétés moldaves exigeant un énorme matériel, le propriétaire a souvent besoin de son office. Mon hôte lui demanda des nouvelles de sa fille. Elle s’était embarquée pour New-York, l’année où leurs seize chevaux étaient morts de maladie ; mais, depuis qu’il avait réparé ce désastre, sa fille était revenue, et ses affaires marchaient à souhait.

— Vous le voyez, me dit l’ancien ministre avec un léger sourire, ce sont des charrues juives qui labourent quelques-unes de mes jachères ; ce sont des paysans embauchés par des Juifs qui battent ma moisson ; et ce sont des Juifs qui l’achètent. Ils n’ont jamais de paroles rudes envers ceux qu’ils emploient et commandent. Mais leur douceur est implacable. L’hectare que nous louons vingt francs au paysan, ils le lui afferment vingt-cinq, et le paysan cède. Leurs commissionnaires ont un coup d’œil admirable. L’an dernier, l’un d’eux vint acheter la récolte d’une de mes amies. Il se fit conduire un matin dans ses champs de blé et de maïs encore verts, et lui dit au retour de sa prome-