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Page:Revue des Deux Mondes - 1905 - tome 26.djvu/103

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le paysan, avec le bon sens que la misère n’arrive pas à obscurcir, accuse moins l’âpreté du fermier que l’insouciance de son maître. Les Juifs ne détiennent pas seulement les deux tiers des maisons de commerce, les trois quarts des entreprises industrielles, la plus grande partie des exploitations forestières, presque tous les capitaux : ils ont aussi capté l’esprit du paysan et, sinon sa confiance, du moins sa soumission. « Nous sommes tes vrais maîtres, lui disent les gros Israélites : vois notre or. — Nous sommes tes vrais amis, lui disent les pauvres Juifs : vois nos haillons. »

M. Vasesco a pour voisin un ancien et futur ministre, propriétaire de 3 500 hectares, un homme très fin et en même temps assez énergique. Il réalise autour de lui de petites réformes dont ses paysans sont les premiers à profiter. Dans cette contrée où jadis, avant que les Hongrois fussent devenus intraitables, l’élevage était une des plus grandes ressources, les gens n’avaient rien imaginé de mieux pour protéger les bœufs des vents de l’hiver qu’une simple palissade : quand la bise soufflait d’un côté, on les rangeait de l’autre. Notre hôte a bâti des étables, et l’horrible hutte du pâtre s’est changée en maisonnette de briques. Il a planté sur plus de cent hectares des chênes, des sapins, des acacias, au grand ébahissement des campagnards qui doutaient si ce monsieur n’était pas un peu fou de dépenser tant d’argent à faire de l’ombre. Il appartient au parti libéral, c’est-à-dire au parti le plus nationaliste de la Roumanie. Sa fortune lui assure l’indépendance ; son double rôle d’homme politique et d’éminent avocat, une légitime réputation. Eh bien ! il nous suffira de parcourir ses propriétés pour nous rendre compte que cet homme en Moldavie ne pourrait rien sans le secours des étrangers.

Nous partons au soleil levant à travers les champs infinis, et notre voiture s’arrête une première fois devant les granges de blé où des hommes pèsent et expédient les sacs, sous l’œil d’un Juif. Ce Juif, longue casaque et hautes bottes, barbe grisonnante et regard humide, est depuis trente ans l’agent d’une maison juive de Dorohoi. Il nous raconte que ses deux fils ont émigré en Amérique, parce qu’ils ne trouvaient plus rien à gagner dans un pays où, selon lui, les Juifs sont trop nombreux. Ses fonctions consistent à visiter les campagnes, à juger des récoltes ; puis, quand ses maîtres avertis les ont achetées, il vient en surveiller la livraison. Il gagne quatre-vingts francs par mois et ses frais