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chez les abeilles, chez les chiens des prairies. Chez les hommes, la diversité des genres de vie suivant leurs besoins ou leurs passions est infinie ; s’il en est qui se réjouissent de soulever la poussière olympique, d’autres se plaisent à entasser dans leur grange, d’autres à vider les coupes de vieux Massicus : il n’est pas de « signe extérieur » qui soit la commune expression de ces goûts, et encore moins la commune mesure du revenu qui permet de les satisfaire. Que l’on renonce donc à cette utopie non moins condamnée par l’expérience que par la raison et la logique ! Quelque signe que l’on adopte pour instituer l’impôt personnel sur le revenu, on ne peut aboutir qu’à « promener le fardeau de l’impôt au gré des erreurs et des passions humaines, » suivant l’admirable formule de la généralité d’Auch, en 1780.

Voilà la conclusion invincible de toutes les entreprises législatives tentées en France depuis 1789, et de l’enquête de M. Rouvier, qui n’a jamais rendu plus grand service aux finances de son pays qu’en la faisant établir et publier.


Reste donc le monstre lui-même, dans sa nudité non voilée : l’impôt général sur le revenu, l’antique taille personnelle, avec ses attributs inséparables, congénitaux : l’arbitraire et l’inquisition. Nous savons ce qu’il en faut penser ! Cependant, disent certaines gens, ce système existe en d’autres pays qui ne sont point barbares : en Angleterre, en Allemagne, — le rapport de la Commission fait même allusion aux Etats-Unis ; — pourquoi donc serait-il impraticable chez nous ?

Cet argument — sans valeur absolue en soi, en son principe, car les mêmes institutions sont loin de convenir à tous les peuples, à toutes les sociétés, — n’est même pas à discuter : il est matériellement faux. L’impôt général sur le revenu, tel qu’on veut l’instituer chez nous, n’existe ni en Angleterre, ni dans l’Empire allemand, ni aux Etats-Unis, ni en aucun pays semblable au nôtre. On le verra prochainement.


JULES ROCHE.