Page:Revue des Deux Mondes - 1903 - tome 17.djvu/921

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.

pouvaient s’entendre qu’à la condition de ne pas vivre trop près l’un de l’autre ; elle prévoyait qu’un contact trop fréquent et trop immédiat amènerait inévitablement un choc, et c’est en effet ce qui arriva. Elle déclara d’abord qu’Arthur ne demeurerait pas chez elle, qu’il ne viendrait même la voir qu’à de certains jours et à de certaines heures, en un mot, qu’il garderait sa liberté et qu’il ne gênerait pas celle de sa mère. La lettre qu’elle lui écrivit, à la date du 13 décembre 1807, lorsqu’il était encore à Gotha, commence, comme beaucoup d’autres, par des protestations de tendresse maternelle ; elle n’en est pas moins explicite dans son contenu : « Tu ne doutes pas de mon affection ; je t’en ai donné des preuves toute ma vie. Il est nécessaire à mon bonheur de te savoir heureux, mais de ne pas en être témoin. Je t’ai toujours dit qu’il était difficile de vivre avec toi, et, à mesure que je te connais davantage, cette difficulté me paraît augmenter, du moins quant à moi. Je ne te le cache pas, aussi longtemps que tu seras tel que tu es, je consentirais à tous les sacrifices plutôt qu’à la vie commune. Je ne méconnais pas ce que tu as de bon : aussi, ce qui m’éloigne de toi ne réside pas dans ton cœur et dans ton âme, mais dans ta manière d’être extérieure, dans tes opinions, dans tes jugemens, dans tes habitudes. Bref, je ne puis m’accorder avec toi sur rien de ce qui concerne la vie extérieure. Ton humeur chagrine aussi m’est à charge et trouble ma gaîté habituelle, sans profit pour toi. Rappelle-toi, mon cher Arthur, les visites passagères que tu m’as faites : il en est résulté chaque fois des scènes vives pour des riens, et je ne respirais librement qu’après ton départ. Tes doléances sur des choses inévitables, tes mines farouches, tes jugemens bizarres, qui tombaient de ta bouche comme des oracles et ne souffraient point de réplique, tout cela me pesait, sans parler de l’effort que je faisais sur moi-même pour ne pas te répondre et pour éviter les occasions de dispute. Voilà longtemps que je n’ai eu un moment désagréable, excepté avec toi. Rien ne me dérange, personne ne me contredit, et je ne contredis personne. Jamais, autour de moi, un mot ne se dit plus haut que l’autre. Tout va son train uniforme, je suis mon chemin de mon côté, et l’on remarque à peine, dans la maison, qui commande et qui obéit. Chacun fait ce qui est de son devoir, et les jours glissent l’un après l’autre, sans qu’on s’en aperçoive. Tel est le genre de vie qui me convient, et auquel tu ne dois rien changer, si la