Page:Revue des Deux Mondes - 1901 - tome 3.djvu/952

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.

par exemple, ce que veut au juste le sieur Maimon avec sa soi-disant « amélioration » de la philosophie critique ; mais je sais seulement que volontiers les Juifs entreprennent des choses de ce genre-là, afin de se donner une ombre d’importance aux dépens d’autrui. »

Non, ni Maimon, ni aucun des correspondans de Kant n’a jamais amené cet « homme de fer » à compter avec lui ! Aussi bien la plupart d’entre eux, aperçus à travers leurs lettres, nous produisent-ils l’effet d’assez pauvres sires, et dont la principale ambition serait que le vieillard, en récompense de leur docilité, « fit savoir au monde » ne fût-ce que leur nom. Mais d’autant plus est vive l’impression du lecteur lorsque, parmi ces pédans et ces intrigans, il voit surgir tout à coup la figure d’un homme ; lorsque, après avoir écouté les voix nasillardes de Moïse Mendelssohn et de Charles Reinhold, de Jacques Sigismond Beck et de Kiesewetter, il entend la haute et claire voix du jeune Fichte. Malheureusement l’intéressante publication de M. Reicke n’a rien de nouveau à nous apprendre sur les rapports de Fichte avec l’auteur de la Critique de la Raison pure. Nous connaissons toutes les lettres qu’il lui a écrites ; nous savons comment, en 1791, pauvre, obscur, âgé déjà d’une trentaine d’années, il est venu à Kœnigsberg pour mettre au service de Kant son juvénile enthousiasme et sa ferme raison. Mais Kant, sans doute, aura deviné tout de suite que ce disciple-là, plus encore que Maimon, serait un jour tenté « d’améliorer » sa doctrine. Et Fichte, désolé de l’accueil glacial qu’il a trouvé chez lui, s’avise d’un moyen héroïque pour conquérir, par force, son attention et sa sympathie. S’enfermant dans sa chambre d’auberge, il écrit un gros traité de philosophie, la Critique de toute révélation, son œuvre peut-être la plus vigoureuse. Puis il l’envoie à Kant, qui ne prend pas même la peine de la lire. Désespéré, Fichte le supplie au moins de lui prêter l’argent dont il a besoin pour payer son auberge : Kant, pour toute réponse, lui promet de le recommander à un éditeur. Et rien de tout cela n’entame la fidèle affection du jeune homme. Plus tard, désavoué par Kant, traité par lui avec une indifférence dédaigneuse, il continue à le proclamer son maître, à le consulter, à espérer de lui, non pas une préface ni un article de revue, mais simplement un avis sur les voies nouvelles où il s’est engagé. Admirable figure de philosophe-poète ! Elle seule se dresse vivante devant nous, au-dessus du troupeau banal des premiers Kantiens.


T. DE WYZEWA.