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Page:Revue des Deux Mondes - 1901 - tome 3.djvu/819

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LA DÉFENSE DE LA LÉGATION DE FRANCE.

d’esprit n’amenât chez eux une lassitude physique et morale. Il est heureux que la saison leur permette de dormir n’importe où, mais le plus souvent dehors. Ils sont aussi bien nourris que possible, étant donné les circonstances, grâce à M. Chamot qui a pour eux autant de sollicitude qu’il en aurait pour ses enfans. Pour eux, il trouve toujours, comme par hasard, une barrique de vin que l’on a oublié de transporter à l’Angleterre, et un sac de riz laissé dans ses greniers. Cependant il devient bien rare partout, le riz ; on se plaint un peu dans toutes les légations de ne pas en avoir. Plus rares encore les légumes ! et j’en connais qui vendraient bien autre chose que leur droit d’aînesse pour un plat de pommes de terre. Les liquides font moins défaut ; outre les réserves de Chamot, nous disposons de la cave entière de M. Pichon qui, en partant, nous a laissé, avec mission de ne pas les abandonner aux Chinois, des centaines de bouteilles d’excellens vins. En dépit de la surveillance faite autour de cette cave, je soupçonne mes chapardeurs de matelots d’avoir déjà mis à l’abri de l’attouchement profane des mains ennemies bon nombre de ces bouteilles. Quant aux officiers et aux volontaires, ils ont eu soin de faire porter au delà de la deuxième ligne de retraite deux ou trois cents bouteilles de champagne, comme ils n’en ont pas en Angleterre, c’est le cas de le dire.

Mme Pichon nous a abandonné ses provisions de conserves avec la même générosité ; mais ceci tente moins nos marins ; ils n’ont que faire des boîtes de truffes et de champignons. Oh ! ces truffes ! Sous le prétexte de ne pas les laisser aux Chinois, nous en mettons partout : avec du cheval comme entrée, avec de la mule comme rôti, avec du beurre comme dessert !

Nous mangeons tous, officiers et volontaires, dans la salle à manger de M. d’Anthouard, premier secrétaire de la légation, qui, bien avant qu’il fût question d’une attaque des Boxeurs, était allé passer une permission au Japon. Tous ceux qui le connaissent disent combien il doit regretter de ne pas être près de nous en ce moment, et sont certains qu’il doit faire tout ce qui est possible pour regagner Pékin[1]. Nous sommes servis par ses boys, et nos mets sont préparés par son cuisinier. Je dois ajouter que, dans sa cave, qui ne manqua pas d’être fouillée, nous trouvâmes des richesses non moins considérables que dans celle de M. Pichon.

  1. M. d’Anthouard suivit la colonne de secours, et fut un des premiers Français à rentrer dans Pékin.