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Page:Revue des Deux Mondes - 1901 - tome 3.djvu/813

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LA DÉFENSE DE LA LÉGATION DE FRANCE.

Boxeurs ont-ils déjà enlevé morts et blessés, ou ont-ils tous échappé aux balles autrichiennes ? Les torches, en assez grand nombre, paraissent avoir été plantées en terre ; il suffit alors de deux ou trois personnes descendant la rue et les allumant toutes, successivement, pour nous donner de loin, et dans la nuit, l’illusion d’une foule s’avançant sur nous. Si telle est la clef de l’énigme, la ruse est bonne et a merveilleusement réussi.

Quoi qu’il en soit, nos ennemis sont véritablement peu dangereux, et, depuis qu’ils ont constaté, à leurs dépens, leur parfaite vulnérabilité, ils ont un profond respect pour les fusils européens, auxquels ils tournent les talons à la première injonction. Espérons qu’il en sera toujours ainsi, du moins jusqu’à l’arrivée de nos troupes.

La soirée s’achève sans incident. Montés sur le toit plat des écuries et de la cave, à l’angle nord-ouest de la Légation, nous regardons brûler autour de nous les temples, les églises, toutes les maisons dont le seul crime est d’avoir abrité des Européens. La nuit est belle, la température paraît agréable après la grosse chaleur du jour, et nous sommes forcés de reconnaître que le spectacle ne manque pas d’attraits. Au ciel paré comme pour un jour de fête, les rieuses étoiles elles-mêmes semblent s’en amuser. Cependant notre pensée s’élance jusqu’au Toung-T’ang pour y chercher, au milieu des flammes, les restes du Père Doré : il n’a pas voulu quitter son église ! Quel aura été son sort ? Nous pensons aussi que ces pyramides de feu diront aux renforts que le nombre des victimes est assez grand, et qu’ils doivent se hâter.

Nous restons toute la nuit sur notre toit. Le Toung-T’ang brûle jusqu’au matin.

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14 juin. — Dans la ville chinoise, les clameurs, les vociférations augmentent et deviennent véritablement impressionnantes. Une foule énorme, massée au pied de la muraille, c’est-à-dire à moins de 100 mètres de nous, hurle des cris de vengeance : Châchâ ! (tue ! tue !) Chô-chô ! (brûle ! brûle !) Par momens, il semble que cette horde de forcenés escalade les cinquante pieds de granit qui nous abritent. Si la muraille s’ouvrait pour livrer passage à ce flot furieux, nous serions perdus ! Ce vacarme épouvantable ne cesse que vers deux heures du matin.

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17 juin. — Cette nuit, les Boxeurs ont tenté de surprendre