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Page:Revue des Deux Mondes - 1901 - tome 3.djvu/616

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à Lucien : « J’arriverai à Paris à l’improviste. Mon intention est de n’avoir ni arcs de triomphe ni aucune espèce de cérémonie. J’ai trop bonne opinion de moi pour estimer beaucoup de pareils colifichets. Je ne connais pas d’autre triomphe que la satisfaction [1]. » Au lieu d’une entrée solennelle, il voulait frapper les Parisiens par une réapparition subite, attestant comme un don d’ubiquité. Hier encore, on le croyait à Milan ; on le croit aujourd’hui à Lyon, à Dijon ; il est à Paris. Le 13 messidor, à deux heures du matin, accompagné de Duroc seulement et de Bourrienne, il est rentré aux Tuileries. Lorsque ses collègues, brusquement avertis, se présentèrent à sa porte, on leur dit qu’il était couché. Le lendemain, quand les ministres, les dignitaires, tous ces hommes dont la plupart l’eussent trahi vaincu et l’adoraient vainqueur, vinrent rendre hommage, ses premiers mots furent : « Citoyens, nous revoilà donc ! Eh bien ! avez-vous fait bien de l’ouvrage depuis que je vous ai quittés ? — Pas autant que vous, général [2]. »

La nouvelle de son retour traversa Paris comme l’éclair. On revit alors ce qui n’était pas advenu depuis cinq ans, depuis les derniers temps de la Convention : une descente des faubourgs, une descente en masse, mais combien différente des anciennes : toute joyeuse, elle est entraînée par un large courant d’allégresse. Les ouvriers, croyant que Bonaparte arriverait dans la journée, avaient fait projet de l’attendre aux barrières ; le matin, apprenant qu’il était aux Tuileries, ils voulurent aller l’y fêter. Par groupes, par bandes, par ondes successives, ils descendaient, arrivaient, emplissaient la ville, envahissaient le jardin des Tuileries, et, quand Bonaparte, obéissant à l’appel de leur frénésie, se montra au balcon, dans ce palais cerné, assiégé, battu par les flots de la multitude, il parut positivement porté sur le pavois populaire.

Dans Paris, ce fut encore jour de fête universelle, improvisée, éclose d’elle-même, sans ordre officiel ni prescriptions réglementaires. Les maisons se pavoisaient, se décoraient d’inscriptions et d’emblèmes ; à tous les étages, des guirlandes de lampions et de verres de couleur se suspendaient, pour l’illumination du soir. Dans les rues ainsi enjolivées, un peuple immense circulait sans désordre, expansif, bon enfant, causeur, se

  1. Corresp., VI, 4955.
  2. Rœderer, VI, 410.