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cesse la fortune de la France révolutionnaire, ils voulaient faire succéder un prince qui se déclasserait pour leur servir d’instrument et faciliter leur paix avec l’étranger ; au dictateur dont ils dépendaient, un roi qui dépendrait d’eux. Ces hommes d’arrière-pensée, remarquables par un singulier mélange d’égoïsme et de bon sens, se posaient simplement aujourd’hui en détracteurs du despotisme naissant ; ils attiraient ainsi à eux des républicains attristés, des libéraux convaincus, qui désespéraient un peu plus tous les jours de faire coexister Bonaparte et la liberté.

Parmi ces mécontens et ces prévoyans, nul ne songeait à s’insurger ouvertement contre Bonaparte, à le renverser par violence ; plusieurs désiraient sincèrement que sa main forte continuât quelque temps encore de régir la France, car ils l’estimaient nécessaire pour déblayer et préparer le terrain. Seulement, il ne leur échappait pas que le Consul, à monter plus haut, s’exposait davantage, que la haine des légitimistes déçus et des bas Jacobins s’exaspérait, que des poignards s’aiguisaient dans l’ombre ; sans vouloir participer à la besogne brutale, le tiers parti la faisait entrer dans ses calculs et tenait à en accaparer le bénéfice.

Aujourd’hui, il juge nécessaire d’aviser plus positivement, puisque Bonaparte s’est lancé dans une formidable aventure et court de lui-même au-devant du danger. S’il force les Alpes, s’il descend en Italie, quel sort l’y attend ? La victoire peut-être, c’est-à-dire la confirmation de son pouvoir par coup d’éclat ; peut-être la balle ennemie, qui n’a pas épargné Joubert ; peut-être la défaite, qui n’a pas épargné nos meilleurs généraux et qui rompra le charme par lequel le Consul tient la France ensorcelée. Bonaparte mort ou vaincu, c’est la vacance du pouvoir immédiate ou prochaine ; donc, il faut s’organiser à tout événement et pourvoir à l’éventualité.

Le groupement se resserre ; en lieu discret, à Auteuil, des conciliabules se tiennent ; on cause, on discute. Il n’est pas encore temps de produire la solution définitive que certains ont en vue, la solution pseudo-monarchique ; l’essentiel est de désigner dès à présent un remplaçant provisoire, un gouvernant de passage, qui rallie et rassure la majorité des révolutionnaires arrivés. Deux noms paraissent avoir été prononcés, celui de La Fayette, celui de Carnot. Lucien Bonaparte, mis en éveil par les