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Page:Revue des Deux Mondes - 1901 - tome 3.djvu/606

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« Le rapport du ministre de l’Intérieur, pour la suppression de l’Ami des Lois, ne me paraît pas du tout fondé en raison. Il me semble que c’est rendre l’Institut odieux que de supprimer un journal parce qu’il a lâché quelques quolibets sur cette société qui est tellement respectée en Europe, qu’elle est au-dessus de pareilles misères. Je vous assure que, comme président de l’Institut, il s’en faut peu que je ne proteste. Qu’on dise, si l’on veut, que le soleil tourne, que c’est la fonte des glaces qui produit le flux et le reflux, et que nous sommes des charlatans : il doit régner la plus grande liberté [1]. »

Malgré cette intervention continue et cette vigilance qui s’exerçait de loin, les partis se remuaient un peu plus au fond de Paris, sans que leur agitation parût à la surface, et poussaient leurs mines. Les conjurés royaux réunissaient des armes, des cocardes blanches, et équipaient la petite troupe invisible qui devait brusquement surgir sur le chemin de Malmaison ; ils croyaient que Bonaparte allait revenir après une campagne peu décisive, sans être préservé et gardé par la victoire ; il ne doit rentrer à Paris que pour tomber dans l’embuscade royaliste : « Le Premier Consul y arrivera au premier jour, — écrit Cadoudal à Grenville ; — il est de la dernière conséquence de s’emparer le plus promptement possible de ce personnage. J’envoie à Paris pour savoir dans quelle position sont ceux qui se sont chargés de cette opération. J’ai une soixantaine d’hommes à coup de main que je leur propose. S’ils ont de l’énergie, ils réussiront,… et alors le succès de la grande entreprise est assuré [2]. » En attendant, des groupes royalistes péroraient assez haut dans les endroits publics, dans les cafés du Palais-Egalité, dans la grande galerie du Palais de Justice. Des agens déguisés en ouvriers s’en allaient dans les guinguettes des faubourgs et disaient qu’il faudrait se soumettre bientôt à recevoir un roi. Dans les mêmes faubourgs, dans divers quartiers, les exclusifs se rencontraient le soir au coin des rues, s’enfournaient dans des locaux obscurs, changeaient continuellement le lieu de leurs réunions, pour dépister la police. On leur prêtait maintenant des chefs assez notables, Félix Lepelletier, Antonelle, Briot, Merlin peut-être ; ceux-là dînaient ensemble, s’échauffaient le verre en main, déclaraient « impossible de vivre plus longtemps sous la tyrannie, qu’il fallait

  1. Corresp., VI, 4890.
  2. Martel, 212.