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Page:Revue des Deux Mondes - 1901 - tome 3.djvu/593

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et arrivait à les interroger sur ce qu’ils pensaient de « ce farceur de Bonaparte [1]. » Il ne fut jamais si content qu’un jour où, s’étant hasardé, dans une boutique, à médire du Premier Consul, la marchande le mit honteusement à la porte.

Chaque quintidi, à midi précis, il passait en revue la garnison dans la cour des Tuileries, au milieu d’une affluence énorme de curieux. Paris aimait de plus en plus ces spectacles et s’éprenait des beaux régimens. Bonaparte voulait qu’il en fût ainsi, car ce n’était pas tout que de pacifier les esprits et d’abolir progressivement les haines ; comme la guerre contre l’étranger allait reprendre, comme il fallait demander encore un effort et de nouveaux contingens à la nation épuisée, il importait de recréer partout l’esprit militaire, de ranimer au cœur du peuple la flamme plus assoupie qu’éteinte, de refaire à la fois « l’union et l’élan de tous les Français [2]. »

Afin de populariser la guerre, Bonaparte s’était attaché d’abord à prouver qu’il fallait la pousser à fond pour avoir la paix, puisque l’ennemi se refusait à traiter ; il avait publié, commenté sur tous les tons les propositions adressées à l’Angleterre et à l’Autriche, les réponses évasives de ces puissances. Comme autre moyen, il avait fait voter une loi établissant pour certaines catégories de citoyens la faculté du remplacement ; il savait que l’esprit belliqueux croit chez un peuple en raison inverse du nombre d’hommes qui vont à la guerre. Mais il savait aussi que, dans cette France exténuée, où le nombre des réfractaires restait immense, il n’était pas impossible de retrouver des soldats par vocation ; il ne s’agissait que de dégager et de susciter ces vocations, de leur donner conscience d’elles-mêmes. Le 17 ventôse, il fit un appel de volontaires ; des avantages leur seraient assurés ; ils seraient formés en bataillons ou en escadrons spéciaux ; ils ne serviraient que sous les ordres du Consul et seraient rendus à leurs foyers dès que lui-même rentrerait en France. En termes enflammés, il parle à leur patriotisme ; en même temps, reprenant un mot jugé monarchique, il les appelle au nom de l’honneur, au nom de ce sentiment qui a été le ressort des vieilles énergies françaises, et ses proclamations, ses paroles de feu, comme une incantation magique, font surgir des dévouemens. A Paris, des jeunes gens de famille, des fils de nobles

  1. Mémoires de Bourrienne, IV, 37.
  2. Correspondance de Napoléon, VI, 4654.