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Page:Revue des Deux Mondes - 1901 - tome 3.djvu/353

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A la fin, il entra dans le château, installa lui-même le Conseil d’Etat dans une galerie ; les principales autorités civiles et militaires furent présentées. Le surlendemain, les ministres étrangers furent pour la première fois reçus en corps par les consuls, et Bonaparte tint cercle diplomatique, avec quelque apparat. La scène redevint ensuite toute républicaine ; très simplement, on introduisit les administrations de l’État et les administrations départementales, les tribunaux civils et criminels, les tribunaux de police, les juges de paix et leurs cinq cents assesseurs, magistrats populaires, qui voulurent défiler un à un devant Bonaparte pour le mieux voir. La réception se prolongea longtemps, ouverte, accueillante, cordiale ; des citoyens de toute condition furent admis aux Tuileries, et le peuple put croire un instant que ce palais était le sien. Pendant qu’il causait avec les juges de paix, Bonaparte aperçut sur le seuil de la pièce un enfant, qui s’était glissé jusque-là pour tâcher d’apercevoir ce grand Consul, dont il entendait tant parler. Bonaparte défendit de le renvoyer, alla vers lui et l’embrassa. Rentré dans ses nouveaux appartemens, solennels et froids, tristes « comme la grandeur [1], » il parut éprouver cette lassitude et ce doute qui suivent souvent les grands bonheurs et les intenses satisfactions d’orgueil. Il rappela qu’en ce palais, d’antiques majestés avaient croulé et que d’éphémères dominations avaient passé : « Bourrienne, ce n’est pas tout que d’être aux Tuileries ; il faut y rester [2] ; » et déjà sa pensée embrassait l’avenir, la France à façonner, à pétrir, à étreindre définitivement. Mais il avait désormais ses préfets, ses sous-préfets, ses conseils généraux, ses conseils de préfecture, son préfet de la Seine, son préfet de police, ses innombrables organes d’exécution ; et comme il suffit d’une volonté forte pour émouvoir toutes les autres, ce monde d’agens et de fonctionnaires, commandé, stimulé, sentant l’autorité, se mit au travail.


ALBERT VANDAL.

  1. Paroles à Rœderer. Œuvres de Rœderer, III, 377.
  2. Mémoires de Bourrienne, IV, 3.