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supprimés. Pour mieux se couvrir à gauche, les consuls transformèrent cet attentat à une liberté publique en mesure de défense révolutionnaire ; leur arrêté motiva ainsi son dispositif : « Considérant que la plupart des journaux de Paris sont aux mains des ennemis de la République. » En fait, l’interdiction frappa spécialement les feuilles d’extrême droite et de royalisme à peine déguisé. On laissait subsister les organes qui poussaient à la réaction sans combattre la forme républicaine, tels que la Gazette de France et le Publiciste ; le Journal des hommes libres fut naturellement excepté de l’hécatombe, ainsi que quelques-uns de ses congénères d’extrême gauche. Bien que la mesure mît en détresse beaucoup d’intérêts privés, elle laissa le public à peu près indifférent et fut généralement approuvée par les gens d’ordre ; les Parisiens, en voyant se restreindre notablement leur ration quotidienne d’informations suspectes et d’excitantes lectures, se vengèrent à peine par quelques épigrammes [1]. Parmi les journaux frappés, un seul, l’Ange Gabriel, qui se faisait chaque matin prophète de royauté, osa résister, essaya de reparaître, et fut brisé.

Ainsi, Bonaparte mettait tout son art à ruser avec la Révolution, tandis qu’il employait tour à tour et contenait la réaction dans les écrits et les idées. Contre le royalisme en armes, contre la chouannerie, contre les insurrections de l’Ouest, il se retourne impétueusement. Il trouve que les négociations avec l’Ouest ont trop duré et entend que tout se termine militairement. A réduire l’insurrection, il donnera une garantie aux républicains de Paris et des assemblées, qui craignent moins au fond César que Monk : il s’assurera les mains libres pour la grande entreprise qu’il compte mener au printemps contre l’Autriche ; il délivrera Paris d’une inquiétude qui empêche l’esprit public de se fixer ; enfin, il n’est pas homme à souffrir qu’une puissance indépendante et hostile, une fédération de campagnes insurgées, une France blanche dans la France tricolore, une force s’appuyant d’un principe, tienne indéfiniment contre lui et brave son jeune pouvoir. Replacé sur un terrain d’activité toute guerrière, il se sent plus libre de ses mouvemens ; l’étincelante énergie qui bouillonne en lui, il la communique aux autres, à Brune, nommé au commandement général de l’Ouest, aux généraux placés en

  1. On dit que Bonaparte, composant habilement son jeu, s’était donné quatorze valets.